Nic et ses amis

« Une des fraudes les plus colossales dans l’histoire de notre pays. » Moins de dix jours après le scandale sur l’attribution des fonds destinés à la reconstruction des zones frappées par le tremblement de terre des Abruzzes (voir mon article), c’est en ces termes que le parquet de Rome a qualifié la nouvelle affaire politico-judiciaire qui défraye la chronique transalpine.

Tout commence presque banalement : Vito Tommasino, entrepreneur romain, dépose plainte au parquet contre Luca Berriola, fonctionnaire. Motif : Depuis de nombreuses années, le dénommé Luca Berriola, carabinier major dans le service antifraude, prêtait de l’argent à Vito Tommasino à un taux usurier, lui demandant par la même occasion d’adresser de fausses factures à des sociétés étrangères dans le but de rapatrier de l’argent sale. Le parquet enquête et découvre le pot au rose : Luca Berriola fait partie d’une association de malfaiteurs qui utilise deux sociétés cotées en bourse, dont une filiale de Telecom Italia, pour frauder le fisc. Le chiffre d’affaire de l’association est faramineux : 2,5 milliards d’euros.

Mais le parquet n’est pas au bout de ses surprises : A la tête du réseau, on trouve Gennaro Mekbel, entrepreneur actif dans les diamants, la boxe et le cinéma, membre de Terza Divisione, organisation d’extrême droite, ami proche d’Antonio D’Inzillo, tueur à gage de la bande della Magliana. Mekbel réinvestit l’argent sale dans l’immobilier, les voitures de luxe, les œuvres d’art (il en possède près de 4000 !) et aussi – il faut bien se faire plaisir – dans une collection unique au monde de bustes, peintures et lithographies dédiés à Hitler et Mussolini, ses maîtres à penser.

Mais là ne s’épuisent pas les activités du sieur Mekbel. À Ses heures perdues, il est aussi l’ambassadeur à Rome de la ‘ndrangheta, la puissante organisation mafieuse calabraise, à qui une partie des 2,5 milliards d’euros est reversée. Pour blanchir l’argent, les boss calabrais et leur factotum décident de s’offrir un coursier respectable, au-dessus de tout soupçon. Leur dévolu tombe sur Nicola Paolo Di Girolamo, affectueusement surnommé Nic, obscur entrepreneur romain aux goûts de luxe et proche de la mouvance berlusconienne. Ils en feront un sénateur. Comment ? Rien de plus simple. Mekbel fait appel à un ami, Stefano Andrini, homme de confiance de Gianni Alemanno, bourgmestre néofasciste de Rome, proche de l’organisation d’extrême droite Forza Nuova, membre de « Movimento politico occidentale » et d’« Alternativa nazionale popolare », deux autres groupements d’extrême droite, en son temps condamné à quatre ans de prison ferme pour tentative d’homicide après avoir battu (presque) à mort deux étudiants de gauche. Le type idéal, avec des réseaux. Et l’ami Andrini ne rechigne pas à la tâche. Il se rend illico à l’Ambassade puis au Consulat de Bruxelles, où il est un peu comme chez lui, et signe une déclaration qui domicilie illégalement notre apprenti sénateur à Bruxelles. La rue existe, pas le numéro postal.

Reste un détail : Comment faire élire un inconnu ? Là aussi, rien de plus simple. Tout d’abord, Di Girolamo se présente à l’ «arrondissement étranger », pour recueillir les suffrages des Italiens habitants en dehors de la péninsule. Le jour J, les hommes de mains de la ‘ndrangheta se rendent en Allemagne et achètent 25 000 bulletins de vote vierges au sein de la diaspora. Ils y cochent le nom de leur protégé et renvoient le tout aux amis de l’Ambassade. Le tour est joué : Di Girolamo est élu sénateur de la République, roule en Ferrari, sillonne les mers à bord de ses yachts, négocie les contrats pour ses patrons et rapatrie l’argent sale.

Mais comme dans toute belle histoire, il y a un hic. Au beau milieu de l’année 2008, des magistrats, probablement de tendance bolchévique, enquêtent sur la fausse domiciliation de Di Girolamo. Il semble qu’il n’aurait jamais habité Bruxelles. Dieu merci, on peut toujours compter sur les amis : Le consul de Bruxelles avertit aussitôt le sénateur qui avertit Mekbel qui avertit Andrini qui avertit les boss qui prennent des mesures. Ouf ! La demande de levée d’immunité introduite au sénat est refusée in extremis sous la pression d’Alleanza nazionale, le parti néofasciste de la coalition berlusconienne.

Retour à aujourd’hui : M. Di Girolamo a démissionné, évitant à ses amis de devoir se prononcer sur une nouvelle demande de levée immunitaire. 52 autres personnes se sont vues signifier un mandat d’arrêt, dont Luca Berriola, notre carabinier major du service antifraude, des policiers et des diplomates. Le parquet a déclaré que M. Di Girolamo ne serait pas le seul élu de la ‘ndrangheta au parlement de la République. Et qu’Alleanza Nazionale pourrait avoir bénéficié d’une partie de l’argent sale. L’affaire ne fait donc que commencer.

Nous ne voudrions toutefois pas conclure cette chronique sans une note d’espoir. Une note politiquement positive. La voici : consciente du fait que la corruption s’attaque de manière métastasique aux fondements même de la démocratie, qu’elle mine dangereusement les institutions garantes de l’éthique et de l’équité, consciente aussi de son rôle de rempart contre toute forme de dérive, la majorité au pouvoir a décidé d’agir. Comme il se doit, avec vigueur et fermeté : La loi dépénalisant le délit de corruption et interdisant les écoutes téléphoniques sera mise au vote dès le début de la semaine prochaine. Parole de Silvio Berlusconi.

#Berlusconi

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