Nouvelles d’Italie, en Belgique

C’est curieux. Silvio Berlusconi vient de perdre des élections locales partielles de haute importance stratégique. Milan, fief du premier ministre italien, capitale du Nord, berceau emblématique de sa réussite économique, puis politique, lieu de naissance du berlusconisme, ce Milan-là est en passe de basculer à gauche. Les probabilités qu’un tel séisme advienne dans moins d’une semaine, lors du second tour des élections locales, sont très élevées. Dans ce cas de figure, il n’est pas exclu que le pays connaisse un tournant historique : la Ligue du Nord, indispensable à la survie de l’exécutif berlusconien, a menacé de retirer son soutien à M. Berlusconi en cas de défaite dans la capitale lombarde. Et donc, en observateur attentif de la vie politique italienne, c’est naturellement sur ce probable séisme politique que je m’apprêtais à écrire dans le cadre de ma chronique hebdomadaire, Nouvelles d’Italie.

Et pourtant, quelque chose m’en a empêché. Un visage, ou plus précisément le souvenir récurrent d’un visage. Un visage de femme. Un visage entre le rond et l’ovale, au teint hâlé et légèrement délavé, marqué par des rides aux creux des pommettes, surmonté d’une chevelure formant un bloc homogène, ferme et blanc, qui me fit penser, sur le moment, à des blancs d’œufs montés en neige, que l’on aurait déposé d’un geste aguerri sur le crâne en question.

J’ignore le nom de la dame à qui appartient ce beau visage, et probablement ignore-t-elle le mien. Nous nous sommes rencontrés il y a moins d’une semaine. Le 20 mai dernier. À la Maison de la Participation, rue Wayez, à Anderlecht. J’y donnais une conférence en compagnie d’une journaliste de la Rai, Giuseppina, dans le cadre de la sortie de mon livre, Italie, une démocratie pervertie ? S’y trouvait une petite soixantaine de personnes, la plupart d’origine italienne. La dame dont il est question dans cette chronique devait être assise au fond de la salle car je n’avais pas remarqué sa présence durant mon intervention. Quoi qu’à bien y réfléchir, ne l’aurait-elle pas été que la remarquer m’eut été difficile en raison de sa petite taille – autour du mètre cinquante, peut-être même moins. Lorsque la conférence fut terminée, je me dirigeai vers le bar, qui se trouvait légèrement en contrebas de la pièce où s’était tenu le débat. Teresa, l’organisatrice de la soirée, et son équipe avaient préparé une réception en mon honneur. Comme cela se fait en pareille circonstance, j’ai tenu à remercier personnellement toutes les personnes présentes, à échanger quelques mots avec chacune d’entre elles, ou du moins avec celles qui avaient eu la gentillesse de s’attarder, à recueillir leurs impressions sur le déroulement de la soirée.

La dame aux cheveux blancs se tenait légèrement à l’écart de l’assistance, un verre d’eau à la main. Elle portait une robe blanche à larges fleurs vertes, qui lui tombait sur les genoux. Un châle lui couvrait les épaules. Serré contre sa poitrine, elle tenait un petit sac rectangulaire d’un noir très brillant. La pâleur de sa petite main osseuse contrastait fortement avec la noirceur du sac. À ses côtés, une jeune femme, quarante ans tout au plus, bras dessus bras dessous avec un homme du même âge. Probablement son mari, ou son compagnon. Lentement, je m’approchai, leur serrai la main. Tous trois me souriaient d’un grand sourire, d’un sourire vrai. Comme à chaque fois qu’un exilé ou un immigré en rencontre un autre, très vite je leur demandai leur provenance précise. Sicile, me répondit la jeune femme. Et vous ? Je suis originaire d’un petit village en province de Frosinone, entre Rome et Naples, répondis-je, qui s’appelle Gallinaro. Nous continuâmes de sourire, comme soudainement enfermés dans une bulle de béatitude, qui s’était formée au premier regard, au premier sourire, une sorte de communion d’âme instantanée qui nous isolait comme par enchantement du brouhaha avoisinant. La vieille dame me fixa intensément de son regard bleu pâle, cerclé de lunettes rondes, à la monture dorée. J’ai septante-sept ans, lâcha-t-elle à brûle-pourpoint, oui, parfaitement, septante-sept ans ; je suis arrivée en Belgique en quarante-sept, avec mon mari, qui venait travailler à la mine en pays flamand, paix à son âme, et je ne suis plus jamais repartie ; c’est loin la Sicile, vous savez, très loin, et puis maintenant j’ai mes petits-enfants, trois, un garçon et deux filles, la prunelle de mes yeux, alors je mourrai ici, près d’eux, et on m’enterrera aux côtés de mon mari, à quelques centaines de mètres d’ici.

Je la fixai à mon tour. Nous continuions à nous sourire. Nos regards s’étreignirent tendrement. Tout à coup, je me remémorai la gare de Namur. Oui, la gare de Namur. Un quai bondé de passagers attendant l’international pour Rome. C’était l’été, il y a vingt ans, voire même vingt-cinq. Ma grand-mère, Lucia Tonachella, et moi, son petit-fils adoré. Les valises en carton dont les fissures étaient colmatées par d’épaisses bandes d’un papier collant brunâtre emprunté à l’atelier mécanique de mon père. Les sacs pleins à craquer dont des rouleaux entiers de ficelle empêchaient péniblement de projeter le contenu sur les dalles grises du quai. Les cris, l’agitation. Les femmes à chignons noirs et les enfants en culottes courtes qui couraient comme des fourmis que l’on aurait titillées avec un bâton, en tentant d’identifier le numéro de la voiture dans laquelle il fallait monter au plus vite. Les hommes aux cheveux plaqués et la moustache fine et parfaitement taillée qui se passaient les bagages par les fenêtres des wagons-lits avant de lisser, du plat de la main, les pans de leurs vestons et retrouver aussitôt leur élégance mâtinée d’humilité. Les coups de sifflets saccadés du chef de gare. Les mouchoirs qui flottaient au vent longtemps encore après le départ du train. Les larmes des mamans qui avaient confié leurs progénitures, le temps d’une vacance scolaire sur la terre natale, à leurs mères ou à leurs belles-mères. Les mains qui disaient au revoir, qui rapetissaient à mesure que s’éloignait le train et que s’éclaircissait l’horizon.

La gare de Namur. Puis je revins à la Maison de la Participation, à ma conférence, à Berlusconi. La vielle dame aux yeux bleu pâle me prit la main, hocha légèrement la tête pour me faire signe d’approcher mon oreille de ses lèvres. Tout de même, il ne fait pas que des mauvaises choses, personne ne fait que des mauvaises choses, c’est impossible qu’il en soit ainsi, murmura-t-elle. Qui ça ? lui demandai-je, surpris. Berlusconi, fit-elle en continuant de me sourire, Berlusconi, il fait des choses bien lui aussi, il ne faut pas dire tant de mal de lui, ce n’est pas bien. Elle marqua une pause, puis reprit : N’est-ce pas qu’il fait des choses bien, lui aussi ?

Je venais de parler près d’une heure des relations du pouvoir berlusconien avec l’affairisme, l’extrême droite, le crime organisé, la justice. J’avais évoqué ses manquements démocratiques répétés, les conséquences dramatiques de son action pour le pays. Mais répondre par l’affirmative à la question que la vieille dame venait de me poser fut une évidence. Aucune autre réplique que celle-ci ne m’effleura l’esprit : Oui, bien sûr, vous avez raison, lui aussi fait des choses bien pour le pays, c’est évident, je tâcherai de m’en souvenir. Je vous le promets. La vieille dame me sourit une fois encore. Elle s’apprêtait à partir, elle passa son bras sous celui de sa fille. Elle me fixa : Dieu vous bénisse, jeune homme, fit-elle en ajustant le châle sur ses épaules, vous êtes une gentille personne, je prierai pour vous. Je souris. Moi aussi, répondis-je d’instinct, sans réfléchir à la portée des mots qui franchissaient mes lèvres. Moi aussi, ai-je répété en la regardant s’éloigner. C’est curieux, car je ne prie pas. Ou peut-être l’ai-je à peine fait. Qui sait ?

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