Où il est question...


Des chiffonniers de Paris. « Le chiffonnier de Paris, fut l’homme à tout faire », note Antoine Compagnon dans sa préface. Au XIXe siècle, environ six mille d’entre eux étaient enregistrés à la préfecture, même si quatre à cinq fois plus se livraient au chiffonnage, faisant vivre près de deux cent mille personnes. C’est leur histoire, et plus largement l’industrie du chiffon "mise en route à la fin du VIIIe siècle quand les besoins de l’industrie papetière se firent plus pressants", que raconte l’essayiste dans ce passionnant livre abondamment illustré. Il rappelle que l’on trouve des traces de ce métier, qui décline à partir de 1880, chez Baudelaire, Hugo, Balzac. Ce faisant, c’est aussi l’histoire de la Ville Lumière qu’il retrace sous ce biais original, qui touche aussi à la propreté et à l’hygiène, s’appuyant sur de nombreux écrits et exemples. Il est aussi évidemment question de la photographie naissante, un cliché montrant un petit Chiffonnier, signée Charles Nègre, étant l’une des premières à être considérée comme une œuvre d’art. Cet ouvrage, admirablement écrit, qui raconte mille et une histoires tour à tour coasses et surprenantes, se lit avec gourmandise et délectation. (Gallimard, Bibliothèque illustrée des Histoires)

Des Indiens d’Amérique du Nord. Longtemps ignorés par l’histoire officielle et rejetés au rang des "mauvais" par le western hollywoodien, les Indiens se voient progressivement remis à leur juste place. Ainsi, dans Les Sioux des plaines face au colonialisme, Jeffrey Ostler offre le travail le plus abouti à ce jour sur l’histoire de cette tribu, depuis l’expédition menée par Lewis et Clarck en 1804, au massacre de trois cent d’entre eux à Wounded Knee, dans le Dakota du Sud, en 1890. Au-delà du pur récit historique, l’auteur étudie les raisons qui ont poussé les colons américains à détester, puis à exterminer les Indiens, face à d’autres théoriciens préconisant l’assimilation. Il examine également le point de vue des Sioux eux-mêmes, expliquant leur mode de vie et leurs coutumes. Son ouvrage devient dès lors une passionnante étude anthropologique.

Parqués et relégués dans des réserves peu enviables, les Indiens se sont retrouvés dans les tranchées en Belgique et dans le Nord de la France en 1917-18, comme le rappelle Jacques Rouzet dans Les Indiens d’Amérique du Nord dans le Grande Guerre qui s’ouvre… sur le massacre de Wounded Knee. Après avoir rappelé la dégradation de la situation des Indiens à la fin du XIXe siècle, ainsi que leur recrutement dans l’armée fédérale, les faisant passer du « guerrier » au « soldat », et même du « sauvage » au « citoyen », l’auteur retrace avec précision leur présence massive, qui soulève une question longuement débattue : doivent-ils être « associés » ou « intégrés » à l’armée régulière ? Ce livre lève le voile sur une histoire assez peu connue, bien qu’elle commence à être racontée par des romanciers descendants d’Indiens soldats, (Editions du Rocher)


De Jean-Pierre Melville. Pour célébrer le centenaire du réalisateur de Léon Morin, prêtre ou du Cercle rouge né en octobre 1917, qui a vu l’édition d’un beau coffret DVD et Blue Ray hélas incomplet, les éditions du Seuil ont publié un magnifique beau-livre entre biographie et essai. Son auteur, Antoine de Baecque, rappelle que le jeune Jean-Pierre Grumbach, devenu adolescent un « glouton optique », est le premier cinéphile de sa génération, celle des Rohmer et Resnais, précédant d’une décennie celle des futurs "jeunes Turcs" de la Nouvelle Vague.

Mouvement dont lui-même se considérait d’ailleurs comme l’inventeur (mais Varda, Leenhardt ou Astruc pourrait revendiquer ce titre). Passant en revue ses films, de Baecque souligne notamment son exigence (débouchant sur d’homériques colères), signale qu’au début des années 1950 il achète de vastes entrepôts pour les transformer en studios (qui brûleront en 1967 pendant le tournage du Samouraï) et examine son double rapport à l’Amérique et au polar, genre qu’il transfigurera, l'habillant de ses « motifs noirs » et lui donnant un style épuré et tendu qui sera définitivement sa patte. Une somme qui ravira tous les admirateurs (dont je suis) de l'un des plus grands réalisateurs français. (Seuil)


De Jean-Baptiste Corot et de Georges de La Tour. Pourquoi réunir ces deux peintres ? Parce qu’ils sont au centre de deux courts récits publiés chez le même éditeur, Arléa. Dans le premier, La Barque de l’aube (préfacé par Charles Juliet), Françoise Ascal passe subtilement d’un Camille à un autre. Du peintre, qui la fascine par son « obstination d’artiste » et dont elle fait le portrait à travers son tempérament, sa vie et son œuvre, à l’un de ses aïeuls, un paysan mort à 19 ans pendant la Première Guerre mondiale. Avec quelques décrochés dans ses propres souvenirs. Un texte extrêmement délicat, aux lisières de la poésie.

Barbara Lecompte se livre à un tout autre exercice dans Madeleine ou l’incandescence : l’auteure de L’encrier de Madame de Sévigné s’est attachée à observer quatre toiles du peintre lorrain Georges de La Tour représentant chacune Madeleine, la « pécheresse repentie » toujours nimbée de mystère, restée au pied de la Croix, et autour de laquelle courent tant de légendes, L’une d’elle est exposée au Louvre, les trois autres (plus une cinquième citée mais non représentée ni détaillée), le sont aux États-Unis, et elles ne furent réunies qu’une seule fois, en 1997, au Grand Palais. Chaque tableau est minutieusement décrit et historicisé, en alternance avec des éléments de la vie du modèle ou de celle de l'artiste replacé dans son siècle. Barbara Lecompte révèle en outre que plusieurs Madeleine de de La Tour sont incertaines ou ont été perdues, et observe que d’autres artistes se sont également emparés de ce motif. (Arléa)


De Heinrich von Kleist. Durant la nuit du 20 au 21 novembre 1811, au bord d’un lac non loin de Potsdam, Heinrich von Kleist se suicide d’un coup de pistolet, après avoir abattu sa maîtresse, qu’il aimait éperdument, Henriette Vogel. C’est leur histoire que raconte Patrick Fort dans Le voyage à Wannsee. La chronique d’une mort annoncée, en fait, car, dès le 10 novembre, dans une lettre à sa cousine, l’écrivain annonce sa décision de se donner la mort. « Il m’est absolument impossible de vivre plus longtemps », constate-t-il, Et, de son côté, la veille du jour choisi, Henriette prévient son mari de sa mort prochaine des mains de celui qu’elle aime et dont elle demande de n’être pas séparé ensuite. C’est un ami des amants, rapidement arrivé sur les lieux du drame en compagnie du mari éploré, qui va tenter de comprendre les raisons de leur geste. Lui-même a d’ailleurs reçu des courriers de chacun des deux amoureux, datés du jour tragique. « Nous sommes morts tous les deux d’une balle de pistolet », prévient-elle, consciente que son amitié pour elle « va être mise à très rude et extraordinaire épreuve ». Heinrich, quant à lui, lui demande quelques services, comme de payer son barbier., et de procéder à leur enterrement. Et le mois suivant, dans Le Moniteur de Paris, on peut lire : « Les bruits qui avaient d’abord couru sur les causes de ces malheureux événements ont été hautement démentis par la famille. On nie formellement que l’amour y entrât pour quelque chose. » (Gallimard)