Où il est question de littérature


En plus d’être publiés chez Actes Sud, ces deux romans écrits par des femmes ont un point commun: ils reposent principalement sur leur écriture. Non qu’il n’y ait ni histoire, ni personnages mais enlevez le style, et tout s’écroule (comme c’est par exemple aussi le cas, parmi les romans récents, avec le multi-primé Réparer les vivants de Maylis de Kerangal). L’écriture, comme dans toutes les grandes œuvres littéraires, est en effet consubstantielle au roman même. Ce qui rend Ame qui vive et Plein hiver quasiment irracontables sous peine, sinon de les trahir, tout au moins de considérablement les appauvrir. Essayons toutefois. Ame qui vive est le troisième roman de Véronique Bizot après Mon couronnement et Un Avenir (mais son cinquième livre, elle a également publié deux recueils de nouvelles, Les Sangliers et Les Jardiniers). Cette auteure s’est résolument placée dans l’ombre, oh combien bienfaitrice!, de Thomas Bernhard avec ses longues phrases tantôt purement descriptives, tantôt explicatives, toujours dans le registre du déclamatif et du récitatif (on n’est pas dans l’intériorité proustienne), c’est par leurs paroles, leurs gestes et déplacements que les personnages existent. Ici, d’ailleurs, le personnage autour duquel tournent trois autres, dont le narrateur, évoque terriblement l’écrivain autrichien. Adrien Fouks, auteur de théâtre, vit seul dans une maison retirée et trop grande pour lui, coupé des hommes et du monde. Il accepte pourtant que son périmètre de sécurité soit de temps en temps franchi par Montoya, un peintre qui occupe une maison-atelier dans la montagne, ou par les habitants de la ferme en contre-bas, un traducteur d’italien et son jeune frère, le narrateur, lecteur assidu devenu mutique depuis un certain événement et réputé dérangé psychologiquement, ce qui, à l’écouter, ne semble pas être le cas. C’est lui que Fouks va prendre en affection. S’il se passe des choses – ils vont les uns chez les autres, ils se rendent en Italie, Montoya s’en va, Fouks a des problèmes de santé, etc… – tous ces micros-événements qui aliment l’intriguent restent secondaires par rapport à la force d’un style véhiculant une émotion d’autant plus puissante qu’elle ne repose que sur les mots.

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