Ode à Tronchet


Didier Tronchet n’est jamais cité parmi les grands auteurs BD actuels. Ce n’est pas parce qu’il s’est spécialisé dans l’humour (même s’il n’y est pas réductible), une foule d’immenses auteurs se sont en effet illustrés dans ce genre quasi consubstantiel à leur art, de Franquin à Gotlib, en passant par Morris, Tillieux, Peyo, Reiser, Cabu, Bretécher, Pétillon, Boucq, Wolinski, Margerin, Binet, Goossens, Jul, Mandryka, Trondheim et tant d’autres. Alors pourquoi (toujours) pas lui? Mystère. Et pourtant, le père de Jean-Claude Tergal (son héros le plus célèbre qu’il a lui-même adapté au cinéma et interprété sur scène) est l’auteur de quelques livres magistraux, d’un humour à la fois absurde et tendre, où le rire possède toujours un fond terriblement humain, riche d’une sincère et communicative empathie pour les personnages, dénuée de tout mépris. Citons la série Raymond Calbuth (Glénat), Houppeland (Aire Libre), Les Damnés de la terre associés (Delcourt, réédités chez Glénat sous le titre Les Poissart), Patacrèpe et Couillalère (Delcourt) devenus Deux cons (Fluide Glacial), Sacré Jésus! (Delcourt). Et encore ses albums publiés chez Futuropolis (La Gueule du loup et Ça n’arrive qu’à moi), celui cosigné avec sa compagne Anne Sibran, Le Quartier évanoui, peut-être son œuvre majeure (Vents d’Ouest), et ceux adaptée des romans de celle-ci, Là-bas et Ma vie en l’air (Dupuis). Parallèlement à la bande dessinée, Didier Tronchet a également écrit des livres, sur le vélo qu’il pratique quotidiennement à Paris (Petit traité de vélosophie), sur le foot (Football, mon amour) ou sur son fils (Journal intime d’un bébé formidable, Ton père, ce héros). Et puis ce Fils du Yéti (Flammarion) qu’il vient de mettre en dessins. Que sauver en cas d’incendie de son logement? Pour le héros, dont l’appartement du dessus est en flammes, se sont ses albums photos. Qu’après avoir refeuilletés, tombant notamment sur une photo de famille où le regard de son père l’intrigue, il décide de jeter dans les poubelles de l’immeuble. Mais c’est sans compter sur une jeune voisine qui les récupère. De passage chez sa mère dans le nord de la France (d’où Tronchet, de son vrai nom Didier Vasseur, est originaire) pour enterrer sa grand-mère, le narrateur découvre une lettre que lui a adressée son père avant de mourir. Et à l’occasion d’un bref séjour avec son neveu en Ardèche, il relit Tintin au Tibet et comprend pourquoi il est le fils du yéti qui, après avoir sauvé Tchang, regarde Tintin et ses compagnons s’en retourner dans la vallée. Le Fils du Yéti parle avec tact et justesse d’enfance, d’amitié et de famille, mais aussi du passé et de la mort. Comme toujours, l’auteur a trouvé un équilibre parfait entre le rire et l’émotion, l’un et l’autre, plutôt que d’alterner, sont entremêlés. Cet album impeccable, ingénieux et créatif, renvoie sans cesse le lecteur à lui-même, à son propre vécu. L’exemple même d’une bande dessinée à la hauteur de ses ambitions. Alors, à quand Tronchet Grand Prix d’Angoulême?

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