Oufti ! Tof !

L’excellent Christian Laporte commentait, dans ces pages, le 16 avril dernier, l’initiative « De Weik van ‘t Brussels », trois semaines consacrées par l’ASBL Ara à la défense et illustration, comme dirait l’autre (quel autre ?) du dialecte bruxellois (non, cher Christian, je n’ai pas trouvé d’explication sociologique au port de la moustache par les « echte Brusseleirs » mâles).

A première vue, cette entreprise que de nos jours l’on dira culturelle, et ce sera avec davantage de raison, du reste, que bien d’autres « événements » qui se parent de cette qualification, a tout pour susciter ma sympathie. Les dialectes, de quelque part du monde qu’ils viennent, me semblent mériter d’être conservés. Ils font en effet partie du patrimoine immatériel de l’humanité. Et cela vaut tant pour le sicilien de Camilleri que pour le yiddish, pour le joual de Montréal que pour le ch’ti.


Le brussels, que je pratique un peu depuis mes parties de billes dans la rue avec les ketjes de mon quartier il y a pas mal de lustres déjà, n’est pas mon vernaculaire maternel. Pour moi, c’est le wallon liégeois – que je parle presque couramment – qui joue ce rôle. Quand je sors de la prétentieuse nouvelle gare des Guillemins, monument consacré à la gloire des courants d’air, je reçois l’accent du pays en pleine poire comme on reçoit des odeurs d’herbes sur un marché provençal. C’est l’accent de ma mère, celui de chez moi (que j’ai perdu, et pour la partie de ma carrière que j’ai menée en France, il valait sans doute mieux), qui malheureusement n’accompagne plus guère des discours en wallon. Ce dialecte assez rude d’accès, qui a failli devenir une langue véhiculaire lorsqu’il exprimait les oppositions du peuple et même des élites locales à la politique des Princes-Evêques, ne se survit que par quelques citations idiomatiques. Quand au Théâtre Communal Wallon du Trianon, où ma grand-mère maternelle tint le vestiaire dans les années cinquante-soixante, il ne draine pas les foules. Les jeunes du cru ne connaissent que quelques insultes bien senties. Je suis de ceux qui trouvent cela regrettable.

Entendons-nous bien, mes èfants, je ne prône pas un retour des langues dites naturelles sur le devant de la scène linguistique, à l’instar de ce que nos voisins grands-ducaux ont obtenu pour le luxembourgeois, devenu en 1984 « langue nationale » par une « loi » rédigée en français. Ils avaient des raisons politiques que l’on ne jugera pas nécessairement déraisonnables. Il y eut bien un projet de créer un wallon passe-partout pour l’ensemble de la région, dit « wallon Van Cau ». On frisait le ridicule : les Wallons sont francophones et cela leur suffit. Dans le même ordre d’idée d’ailleurs, lorsque la région se chercha un hymne « national », elle n’accepta du Tchant des Wallons que la musique, sous le prétexte que les paroles de Bovy étaient rédigées en liégeois, incompris des Wallons qui n’étaient pas du pays de Liège. On le chanterait donc en français, ce qui le rend assez risible, et d’ailleurs on ne le chante pas (mais peut-être le raffiné José Happart a-t-il été l’enseigner en Californie ?).

Le dialecte rattache à un coin de terre qu’on peut appeler la petite patrie. Mais le patriotisme qu’il traduit n’a guère de rapport avec le nationalisme, cette sinistre idéologie cause de tant de massacres. Le rattachement est avant tout d’ordre sentimental, et n’implique aucun débordement politique. Parler wallon di Lîdje, pour moi, comme pour d’autre le Brussels, c’est prendre plaisir à savourer un boulet sauce lapin ou une portion de caricoles à la Foire du Midi. On est toujours de quelque part, et si le monde d’aujourd’hui nous rend presque tous de plus en plus cosmopolites, il n’est pas mauvais de pouvoir disposer d’un point d’ancrage, lequel se prononce dans un dialecte, voire un patois. Sans quoi, nous risquons tous de n’avoir plus à notre disposition que cet anglo-américain de second rang (« second-rate Anglo-american ») qui s’insinue avec une force croissante dans nos pratiques de communication. Récemment, un collègue enseignant dans une université subventionnée par la prétendue Communauté française faisait savoir sur le Net qu’il cherchait « to engage urgently a researcher in philosophy or human sciences (sic) » ! Ce genre de dérive m’irrite très fort. Même si l’oiseau rare recherché doit travailler en anglais, il devrait être recruté en français.

Ce qui indique qu’il faut parfois, n’en déplaise au Recteur Coulie, homme de qualité s’il en est, résister au changement (« La Libre » du même 16 avril). Sinon, en matière de langage, nous courons vers une sorte d’aphasie technologique. Et c’en sera fini de toute communication vraiment humaine. Awel, merci !

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