Palmés


C’est quand un cinéaste comme Apichatpong Weerasethakul (comme ça se prononce) gagne la Palme d’Or que les journalistes TV ou radio regrettent de ne pas avoir choisi la presse écrite. Mais là où certains se sont vraiment trompés, c’est en parlant de « grosse surprise ». En effet, pour beaucoup de monde sur la Croisette, Oncle Boonmee était de loin le plus beau film de la sélection. De nombreux échos le nommaient, certes sans trop y croire, favori pour la Palme.

Le palmarès de Tim Burton et de ses co-jurés est honorable. Je note sur ma to-see list : découvrir sans plus tarder les films d’Apichatpong Weerasethakul (Blissfully Yours, Tropical Malady, Syndromes of the Century et ce Uncle Boonmee Who Can Recall His Past Lives). Vivement l’automne prochain, que l’on puisse découvrir Des Hommes et des Dieux de Xavier Beauvois (Grand Prix), Another Year de Mike Leigh (oublié du Palmarès, mais Leigh a déjà eu la Palme en 1996), Biutiful d’Alejandro Gonzales Inarritu (joli prix d’interprétation pour le grand Javier Bardem), Poetry de Chang-dong Lee (Prix du Scénario) ou encore Tournée de Mathieu Amalric (Prix de la Mise en Scène). Le prix pour Amalric est une sacrée surprise. Décidément, sa cote d’amour est hallucinante. Non seulement il est applaudi de partout pour son immense talent d’acteur, mais le voilà qu’il remporte le prix du meilleur réalisateur à Cannes. Respect.

Pour rappel, voici les dix films qui ont gagné la Palme d’Or durant les années 2000. Pour le jeu, je les ai classés par ordre de préférence.

1. 4 mois, 3 semaines, 2 jours (Cristian Mungiu, 2007)


D’une histoire très simple (une étudiante aide son amie à avorter clandestinement), Cristian Mungiu tire un suspense inattendu dont la tension s’accroît de scène en scène. Ce suspense reste taillé à échelle humaine : le scénario s’en tient à sa simple situation dramatique sans la surcharger, et se concentre sur le parcours de combattant de l’héroïne, qui n’est donc pas – excellente idée – celle qui désire avorter, mais celle qui est déterminée à l’aider. Les conflits dramaturgiques qui parsèment son parcours sont si simples, si quotidiens, que le tableau de la société sous Ceausescu (oppression, paranoïa, morosité) n’en est que plus terrible. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, 4 mois, 3 semaines et 2 jours (titre éloquent) n’est pas un film sur l’avortement, mais sur nos choix individuels qui se trouvent étouffés, vampirisés et compromis par une société où la liberté s’est évaporée en utopie. A l’aide d’une remarquable direction d’acteurs et d’une mise en scène implacable faite de plans très longs (fixes ou mobiles), le film nous happe dès les premières secondes et nous scotche littéralement à notre fauteuil jusqu’à cet ultime regard caméra, terrible, coupé cut sur le noir du générique, à la manière des Dardenne. La référence au cinéma des frères compatriotes s’étend d’ailleurs au film tout entier: pas une note de musique, un énorme travail sur le son hors-champ, un réalisme extrême dans les images et les situations, et des personnages vrais, faits de chair et d’émotion. Une émotion retenue: Cristian Mungiu évite le mélodrame et refuse le chantage lacrymal. Larmes ravalées, la gorge en est d’autant plus nouée. Fort et dur (certaines scènes peuvent heurter), prenant et maîtrisé, 4 mois, 3 semaines et 2 jours, est la plus belle Palme d’Or des dix dernières années.

2. L’Enfant (Luc et Jean-Pierre Dardenne, 2005)


Chez les Dardenne, pas de psychologisme ou de métaphorisme lourdaud : la vérité de leurs images nous immerge dans une réalité brute, palpable. Leurs personnages, terriblement humains, existent devant nous, avec nous. L’Enfant apporte un souffle nouveau dans leur filmographie : leur mise en scène, toujours très précise, se fait est plus aérée, et leur scénario arpente des chemins nouveaux (l’amour d’un couple, le suspense,…). Le parcours psychologique de Bruno (cet enfant qui apprendra la responsabilité, la paternité) culmine dans un final inoubliable d’émotion. Jérémie Renier est magnifique. Passionnant et bouleversant, L’Enfant peut-être le plus beau film des Dardenne. Avec en prime, une vraie leçon de cinéma.

3. Entre les murs (Laurent Cantet, 2008)


Comme Abdellatif Kechiche (L’Esquive, La Graine et le Mulet), Laurent Cantet traque l’aspect documentaire de la fiction. Les situations sont fictives et mises en scènes, mais paraissent tellement vraies, tellement justes. Prises sur le vif. Les murs, ce sont ceux de l’école, cette micro-société qu’on ne quittera pas pendant plus de deux heures. De septembre à juin, on y suit le parcours de François, prof de Français, et de sa classe, prototype du métissage français des collèges dits « difficiles ». Le prof n’a pas sa langue en poche, les élèves ont du répondant. On y suit, comme si on y était, les joutes oratoires du quotidien. Et c’est absolument palpitant ! On se noie avec délectation sous cette avalanche de mots de tous les jours (en Français courant ou en verlan), de conflits, de questions, de nuances, d’arguments… Pas une seule seconde d’ennui. Les personnages, ni tout noirs ni tout blancs, ne sont jamais jugés. D’une vitalité essoufflante, le film offre une tension qui ne nous lâchera pas jusqu’aux derniers plans (sublimes), ainsi qu’une foule de questions (éternellement d’actualité) sur le rôle de l’école, l’éducation, l’intégration sociale. La classe.

4. Le Pianiste (Roman Polanski, 2002)


Pour évoquer ses mémoires d’enfant juif dans les ghettos de Varsovie, Roman Polanski a choisi le bon matériau en adaptant l’autobiographie de ce célèbre pianiste (Wladek Szpilman) qui a échappé au destin tragique de toute sa famille. A l’instar de son héros, Polanski évite l’horreur des camps (infigurable pour lui) et se concentre sur la survie. Au fil du temps (extrêmement bien rendu), le récit se resserre de plus en plus sur la dégradation physique et mentale de ce personnage meurtri (Adrien Brody, remarquable). La scène de rencontre avec l’officier allemand est inoubliable. Le Pianiste est un film poignant, filmé avec justesse et sincérité, rigueur et courage, et qui évite tout sentimentalisme gratuit. On en sort bouleversé.

5. Elephant (Gus Van Sant, 2003)


Malaise garanti. Deuxième volet de sa « Trilogie de la mort » (après Gerry et avant Last Days), Elephant s’inspire du drame de Columbine, où deux étudiants armés jusqu’aux dents ont massacré à tout va plusieurs personnes avant de se donner la mort. Pour raconter une telle tragédie, Gus Van Sant opte pour un parti-pris esthétique radical : s’appuyant sur un remarquable travail sonore, sa mise en scène est faite de long plans-séquence déambulatoires. Tel un fantôme, la caméra suit, une journée durant, une poignée d’adolescents qui ignorent encore tout du drame qui surviendra. Grâce à la banalité de ces gestes du quotidien, le récit s’offre une structure éclatée, non chronologique. Ce dispositif narratif ne fait que renforcer l’explosion de la violence, en fin de film. En se limitant aux seuls faits du drame, Van Sant pousse le spectateur à construire sa propre réflexion. Pour s’exprimer sur une tragédie aussi insaisissable, les mots lui manquent. Son discours à lui, ce sont les images d’Elephant. A voir absolument.

6. La Chambre du fils (Nanni Moretti, 2001)


Tout va bien dans la famille de Giovanni, psychanalyste heureux. Mais un jour, tout bascule : le fils cadet meurt dans un accident de plongée. Ce drame aura des conséquences différentes sur chaque membre de la famille. Avec pudeur, sincérité et intelligence, Nanni Moretti nous parle de l’épreuve du deuil et de tout ce qui en découle (la culpabilité, la colère,…). Superbement écrit et interprété, La Chambre du Fils est un film triste et beau qui va droit au cœur, sans artifices, sans jamais tomber dans le larmoyant gratuit et le sentimentalisme moralisateur. Seule la mise en scène est un peu terne pour une Palme d’Or, mais c’est un grand film.

7. Le Ruban blanc (Michael Haneke, 2009)


A l’aube de la Première Guerre Mondiale, dans un petit village d’Allemagne protestante, petits crimes et sévices sont commis. Tandis que les coupables demeurent introuvables, la paranoïa augmente et l’autorité parentale se renforce. Des enfants se doivent de porter un ruban blanc, symbole de la pureté, jusqu’à ce qu’ils regagnent la confiance des parents. Le jeune instituteur du village mène l’enquête, et éveille petit à petit des soupçons… sur les enfants. Le dernier film de l’autrichien Michael Haneke, est un coup de massue dont il est difficile de se relever. Sans surprise, le ton est glacial et austère, le rythme est lent. Pourtant, la tension est palpable et s’accroîtra jusqu’à la fin. Le cinéma d’Haneke, très intellectuel, n’est pas du genre à faire pleurer dans les chaumières, mais le film bouleverse d’une autre façon : en nous secouant la conscience. Comme souvent chez Haneke, beaucoup de questions restent en suspens (la solution de l’intrigue n’est qu’à moitié résolue). Ce qui hante le spectateur après la projection, ce ne sont pas ces réponses cachées mais ce dont le film veut nous parler, en filigranes : un système éducatif absolutiste peut mener les enfants au fanatisme, voire à toute forme politique qui peut en découler. Au sein de ce microcosme, le cinéaste explore les racines du mal. Une exploration qui fait toujours sens cent ans plus tard. D’un noir et blanc on ne peut plus approprié, Le Ruban blanc est également un bel accomplissement esthétique.

8. Le Vent se lève (Ken Loach, 2006)


Cette Palme d’Or pour Ken Loach est à l’évidence un prix « de carrière ». Ce Vent se lève est loin d’être son meilleur film. Surtout si l’on pense au magnifique Land and Freedom, auquel il se rattache thématiquement et esthétiquement. Dans cette reconstitution de la guerre d’indépendance irlandaise, il n’y a pas vraiment de surprise, ni dans la forme, ni dans le fond, ni dans le déroulement des événements. Pourtant, le film n’est pas dénué de force. La manière de Loach à cadrer et présenter les événements reste admirable, de même que sa direction d’acteurs (Cillian Murphy dans son plus beau rôle). Même si l’on comprend trop vite les enjeux et les mécanismes du scénario, le travail conjugué de Loach et de son fidèle scénariste Paul Laverty s’avère d’une indéniable efficacité. Difficile d’échapper à l’émotion, à la révolte, à l’indignation… Le angry old Loach a frappé fort.

9. Fahrenheit 9/11 (Michael Moore, 2004)


Le début du film est bluffant. Après le prologue et le générique, géniaux, je me suis dit « Si tout le film est de cet acabit, je comprends la Palme d’Or. » Bien sûr, ce n’est pas le cas. La Palme d’Or 2004 est évidemment un geste politique avant toute chose. Ce film de Michael Moore, pamphlet anti-Bush déguisé en documentaire, est un brûlot remuant mais pour le moins inégal. Tandis que la première heure se montre tour à tour palpitante et amusante, Moore s’embourbe par la suite dans un sentimentalisme beaucoup moins intéressant. Le Monde selon Bush, l’excellent documentaire de William Karel, livrait, sur exactement le même sujet, un travail journalistique bien plus rigoureux, pour un résultat réellement effrayant. Le journalisme à la Michael Moore c’est l’art de dénicher Dieu sait où des petites anecdotes aberrantes, c’est l’art de trouver le témoin qui tue. Mais Moore n’est pas journaliste, il est cinéaste. Son arme à lui, c’est la caméra. Son style, c’est le rentre-dedans. S’il faut bien reconnaître l’énorme travail d’archivage et l’indéniable maîtrise du montage (qui est sans doute la plus grande forces de tous ses films), ce Fahrenheit 9/11 n’est rien d’autre qu’un pamphlet qui incite les Américains à ne pas réélire George W. Bush. Sans succès.

10. Dancer in the Dark (Lars Von Trier, 2000)


Avec le recul, on oublie presque à quel point Dancer in the Dark est un objet filmique complètement improbable : Lars Von Trier a réalisé un mélodrame musical avec Björk. Von Trier a osé, mais a raté son coup. Si l’on peut saluer la performance de Björk ainsi que ses magnifiques chansons (la BO chaleureusement recommandable), on ne peut que déplorer les gros sabots du cinéaste qui cède à l’insupportable chantage émotionnel. Von Trier transforme son héroïne en martyr et espère faire pleurer ses spectateurs en leur enfonçant des clous dans les yeux.

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