Par qui vient le scandale ?

Mis à jour : 22 mai 2018


Jean Claude Bologne vient de publier L’Histoire du scandale aux éditions Albin Michel. Après celle de la pudeur, du célibat et de tant d’autres, il aborde ici un sujet éminemment politique et d’actualité, même si pour éclairer le présent, il est utile de remonter dans le passé. Et la question à laquelle nous convie cet essai salutaire est peut-être celle-ci : celui qui a vécu par le scandale périra-t-il par le scandale ?


Le premier intérêt de l’essai de Jean Claude Bologne est de définir précisément ce qu’est un scandale. Tout d’abord, il s’agit de quelque chose qui « paraît incompréhensible et qui, par conséquent, pose problème à la conscience, déroute la raison ou trouble la foi. » Sous l’effet du scandale, celui est scandalisé est amené à « remettre en question sa manière de penser », soit pour châtier l’auteur du scandale, soit pour réviser ce que le scandale dénonce. Ensuite, seul un humain (ou un groupe) peut causer scandale ; « un phénomène purement naturel […] ne sera pas qualifié de scandaleux. » Un phénomène climatique, par exemple, ne pourra pas être scandaleux, à moins de considérer que ce sont des comportements humains qui en sont la cause, comme le réchauffement climatique.

Il y a plusieurs modalités au scandale, mais qui reposent toutes deux sur le même principe : il n’y a de scandale que public. Soit par dénonciation (rendre public un fait qui aurait dû rester caché), soit par provocation (appel à l’indignation). « Le premier est lié à un fait qu’on voudrait cacher, le second à un acte qu’on veut rendre public ; le premier condamne ou est condamné ; le second échappe à la notion de culpabilité. » Il faut également trois conditions : la transgression de valeurs communes ; la révélation ; la réaction du public.


On peut en conclure qu’un acte « scandaleux » ne sera jugé que s’il est rendu public ; s’il reste secret, il n’est pas scandaleux. Ce principe explique pourquoi l’Église, par exemple, a couvert les prêtres pédophiles et s’est gardée de leur imposer de trop lourdes sanctions, qui auraient conduit à une publicité des faits : « L’Église s’est longtemps enfermée dans cette logique, considérant que le scandale actif de prêtres pédophiles ne devait pas être dénoncé publiquement, car cela aurait entraîné un scandale passif : la défiance de la communauté vis-à-vis de ses pasteurs. »


Un scandale n’est pas une affaire : dans un scandale, « l’accusé » est indéfendable ; dans une affaire, il peut y avoir un « contre-scandale » et « L’accusation se retourne contre celui qui l’a lancée. » L’affaire d’Outreau ou Grégory en sont de tristes exemples.

Les récentes « affaires » Ken Loach ou, plus récemment, de l’invitation à la Chaire Francqui du ministre de la justice hongrois l’illustrent bien. Elles ont été orchestrées par des factions qui, à travers une présentation des faits biaisée et fragmentaire, poursuivaient probablement des fins différentes des intentions proclamées. Elles ont suscité des réactions. Ce n’était plus un scandale, mais une cascade de scandales : les faits reprochés autant que les prises de position des accusateurs ou des défenseurs étaient « scandaleuses ». Celles et ceux qui ont défendu Loach ont subi les anathèmes de ses accusateurs et ont été jeté.e.s dans le sac ignominieux où le réalisateur anglais était accusé de se complaire. Et le véritable scandale a peut-être été là : que des gens unis dans un même combat – contre l’antisémitisme, le révisionnisme et le négationnisme – se déchirent au lieu de s’unir, ou du moins de reconnaître que des avis pouvaient diverger sans que le fond soit remis en cause.


Scandale et banalisation

Si « la faute d’un personnage en vue […] est scandaleuse car elle dédouane ceux qui les prennent pour modèles » – c’est le raisonnement courant du type « si des responsables politiques fraudent, pourquoi ne pourrais-je pas le faire ? », autrement dit excuser une erreur par une autre erreur –, Bologne note à juste titre que rien ne se banalise plus vite que le scandaleux. C’est qu’il entretient un lien naturel avec l’extraordinaire, par définition, et avec le spectaculaire, par la dimension publique. Ce qui causait scandale il y a quelques décennies finit souvent par rentrer dans les mœurs ; on rit en songeant que Madame Bovary de Flaubert et Les fleurs du malde Baudelaire ont été condamnés pour pornographie et atteinte aux bonnes mœurs. C’est particulièrement vrai pour ce qui touche aux codes vestimentaires ou aux gestes amoureux en public. Mais à l’inverse, après des scandales particulièrement horribles comme l’affaire Dutroux, des comportements qui étaient tolérés deviennent absolument intolérables – dans Décadence,Michel Onfray rapporte combien la pédophilie, dans la mouvance de 1968, était jugée comme quelque chose de normal et « libératoire » : « Dans Le Nouveau désordre amoureux(1977), Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut […] invitent leurs lecteurs à s’inspirer des livres du pédophile Tony Duvert dont ils déplorent “qu’ils provoquent le scandale : ils devraient susciter des vocations, dessiller les yeux. […] Désirez-vous connaître l’intensité des passions impossibles ? Éprenez-vous d’un(e) enfant.” »


Il peut y avoir un côté positif au scandale : il « permet de mettre à l’épreuve les valeurs d’une société, de les adapter ou de les affermir. » Et cela rappelle combien l’intérêt du scandale « n’est pas dans son objet, mais dans notre réaction. » Mais l’abus et la banalisation de scandale lui font perdre ses vertus, plus encore quand certains développent une stratégie fondée sur le scandale : « La volonté de scandaliser rend le scandale suspect. Il doit être la conséquence d’une démarche sincère, non un but en soi. » Certains auteurs comme Houellebecq en a fait sinon une marque de fabrique, au moins un outil de promotion, orchestrant le scandale sur quelques passages triés sur le volet et communiqués à la presse quelques temps avant la sortie du livre.


Pourtant, de ce point de vue, certaines démarches sont à cheval entre ces deux visions, en particulier l’enquête journalistique. Certains journaux cherchent le scandale dans le seul but de « vendre du papier », d’autres font honnêtement leur travail, comme dans le cas des Panama Papers ; mais même les seconds peuvent être suspectés d’amplifier le côté « sensationnel » de leurs révélations, en mettant en avant certains noms, en présentant comme des faits avérés ce qui pourrait être éventuellement contesté ; et les personnes visées utiliseront inévitablement l’argument mercantile pour discréditer leurs accusateurs et tenter de transformer le dossier en « affaire ».


L’abus de scandale et le tragique

Originellement, une « apocalypse » désignait une révélation. À cause de l’Apocalypse de saint Jean, révélation qui dévoile à l’apôtre la fin des Temps et le Jugement Dernier, il a pris le sens actuel de « destruction totale ». Il en va de même pour le scandale : la révélation devient apocalyptique. Les scandales politiques ont discrédité la démocratie représentative ; à cause de l’incapacité de ce monde politique à prendre les mesures qu’aurait dû imposer la révélation de ces dysfonctionnements, plutôt que de conduire à une réforme en profondeur de cette démocratie, ces scandales ont conduit à « juxtaposer deux mondes aux valeurs opposées et qui s’anathématisent mutuellement. » Le scandale contemporain détruit et divise.


Dans la tragédie classique, le moteur du tragique est le destin, la volonté des dieux. Rien ne peut sauver le héros tragique : c’est la règle. Le christianisme, avec la notion de salut, compromet la tragédie ; et comme l’explique George Steiner, il y en aura de moins en moins. Dans Don Giovannide Mozart et Da Ponte, le moteur du tragique sera l’honneur, cette aberration qui pousse les hommes à commettre des actes absurdes, entraînés par une logique qui n’a plus rien de rationnel. Une pièce écrite en 1944 va pourtant signer le renouveau du tragique, et peut-être définir les modalités du tragique moderne : Antigoned’Anouilh. Dans sa réécriture du classique de Sophocle, Anouilh décrit un Créon, roi de Thèbes, qui veut tout faire pour sauver Antigone. Comment ? Justement, en évitant le scandale. En faisant en sorte que personne ne sache qu’elle a désobéi à son ordre. Il cherche à la convaincre qu’elle n’a aucune raison de se sacrifier pour ses frères, qui n’étaient que des petites frappes amorales, de minables chefs de bande. Eux, oui, se comportaient de manière scandaleuse ! Mais déjà on avait étouffé « l’affaire », raison d’État oblige. Si Antigone oublie, elle pourra vivre heureuse avec Hémon, le fils de Créon, le fiancé de la jeune femme. Un moment, Antigone est sur le point de céder ; mais elle est radicale, Antigone. « Je veux tout, et je le veux tout de suite ! » Elle rejette Créon et sa raison ; elle veut rester dans une enfance qu’elle croit pure et innocente, quand elle n’est qu’un totalitarisme insupportable. Elle rend son acte public, sans quoi il n’aurait pas de sens ; elle cherche le scandale, par une stratégie désespérée et désespérante. Alors, Créon n’a plus le choix ; comme il tente en vain de l’expliquer à Hémon, la foule est au courant et elle réclame le châtiment pour Antigone. Être le roi ne lui sert à rien, désormais : le scandale a éclaté et rien ne pourra arrêter le déroulement fatal qu’Antigone a provoqué.


Le scandale – ce type de scandale, fondé sur l’émotion populaire attisée par des leaders populistes et manipulateurs – est devenu le moteur du tragique contemporain, celui que nous vivons tous les jours, sur les scènes de nos écrans, de nos journaux, dans nos rues, dans nos urnes. Un scandale chasse l’autre, comme les dieux antiques s’amusaient à se chamailler et à semer le trouble et la discorde chez les humains ; à la fin de la pièce, le personnage d’Anouilh qui incarne le chœur le constate avec fatalisme : « Et voilà […] c’est fini. Ils sont […] tranquilles. Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose et puis ceux qui croyaient le contraire – même ceux qui ne croyaient rien et qui se sont trouvés pris dans l’histoire sans y rien comprendre. Morts pareils, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. Et ceux qui vivent encore vont commencer tout doucement à les oublier et à confondre leurs noms. […] Il ne reste plus que les gardes. Eux, tout ça, cela leur est égal ; c’est pas leurs oignons. Ils continuent à jouer aux cartes… » Ces gardes qui traversent tout sans jamais toucher au tragique, ce sont ceux qui ont renoncé à leur conscience, à leur liberté, ceux qui acceptent la soumission à une autorité qui les utilise. À l’autorité, pas aux individus qui l’incarnent si brièvement. Deux extrémismes se sont affrontés dans une lutte à mort : l’extrémisme individuel d’Antigone, celui, collectif et anonyme, du pouvoir absolu.

Ces gardes nous montrent-ils la voie de la sagesse ? Je ne pense pas. C’est la fausse sagesse de la soumission volontaire, celle des auxiliaires de la banalité du mal, qu’un historien américain, Daniel J. Goldhagen, appelait les « bourreaux volontaires ». Bien sûr, ils ne tombent pas dans le piège de ce scandale devenu tout-puissant, presque divin ; mais ils ne le dénoncent pas non plus. À leur manière, ils le servent.


Sortir le scandale de l’ornière

Il faut trouver une autre voie, un équilibre qui rendra au scandale sa force et son utilité. Jean Claude Bologne nous en indique une, qui me paraît hautement pertinente : « La réponse au scandale n’est plus dans la législation, même si celle-ci est utile pour poser l’asymptote que le scandale ne devra jamais toucher. C’est à chacun d’entre nous qu’il convient de fixer ses limites, d’établir ses critères, de réagir selon ses moyens. Il faut apprendre à gérer les scandales qui constituent notre quotidien. […] Le scandale qui nous conforte dans notre conviction et qui se contente de stigmatiser l’autre n’atteint pas son but. Résumer les affaires politiques à un “Tous pourris” est un dévoiement du scandale ; s’unir pour moraliser la vie publique introduit une rupture salutaire. »

Il y a du pain sur la planche… quel scandale !


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