Pascale Kramer, autopsie d’un style


Dans un essai récent, La littérature sans idéal(Grasset), Philippe Vilain rappelle notamment, à juste raison, que le roman, c’est d’abord une affaire de style. Mais il déforce son propos lorsque, se parant d’une illusoire objectivité, ou neutralité, il cite quelques exemples de «voix singulières» qui, en fait, restent bien mainstream, pour le meilleur (Mauvignier, de Kerangal, Enard) ou le nettement moins heureux (Liberati, Garcin, Joncour). S’il avait la curiosité de s’aventurer sur les bas-côtés souvent riches de la littérature française, il pourrait par exemple croiser Pascale Kramer dont les romans, parus successivement chez Calmann-Lévy, au Mercure de France et chez Flammarion depuis 1995, sont bâtis sur une écriture extrêmement travaillée, génératrice d’un récit fort et d’émotions profondes.

Dans son dixième roman, ce ciselage stylistique atteint une sorte de perfection. Autopsie d’un père s’ouvre quasiment sur le suicide de Gabriel, un chroniqueur radio de 58 ans rejeté et vilipendé pour avoir pris le parti de deux jeunes de sa région qui ont massacré, gratuitement, un réfugié comorien. Veuf depuis de nombreuses années, cet intellectuel misanthrope et narcissique, provocateur aigri armé d’un pessimisme cynique, laisse orpheline une fille qu’il ne voyait plus depuis longtemps, mère d’un enfant sourd qu’il connaissait à peine, et incrédule celle qui était devenue sa compagne. Ainsi qu’une ancienne demeure dans un village proche de Paris gardée par un vieux couple. Voilà, c’est tout. Autour de cela, l’auteure de L’Adieu au Nord a construit un roman époustouflant par sa maîtrise stylistique, par sa façon de mettre en évidence le moindre geste, haussement de sourcils, demi-sourire, regard d’hommes et de femmes qui ne savent pas comment se comporter entre eux, et face à la vie, qui s’affrontent en sourdine dans le non-dit. Des êtres habités par l’incompréhension qui ne parviennent même pas à se serrer les coudes face au danger qui menace suite aux prises de position publiques du défunt revenus de certains idéaux.

Autopsie d’un père tranche nettement avec la littérature romanesque traditionnelle. Le lecteur avance lentement, défrichant une trame progressivement mise au jour, mot après mot, à l’instar d’une découverte archéologique, comme si le sujet du roman ne préexistait pas précisément à son écriture, que c’était celle-ci qui le révélait. L’émotion engendrée est ainsi purement littéraire, elle trouve ses sources dans l’attention portée par l’auteure à ces minuscules détails que l’on a fini par ne plus voir mais qui, ainsi grossis, deviennent particulièrement bavards.

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