Pasolini, Blind Willie Johnson, Odetta et le futur antérieur


Incongru sans doute d’évoquer ici deux voix oubliées, mais cela me travaille depuis quelques jours, depuis que j’ai revu L’Évangile selon Saint Matthieu de Pasolini. Le passé n’est jamais loin devant nous, quant au futur, il est parfois si vite oublié… Bénéficiant en effet des avantages de la formule Curioso de la Médiathèque, je me suis lancé dans un cycle Pasolini, histoire de me rafraîchir la mémoire, et de tromper l’hiver en voyageant sans avoir à affronter les checkpoints de plus en plus chirurgicaux des aéroports ou des terminaux des lignes TGV.

Plongé dans l’épopée de Jésus selon Pasolini, quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître, parmi les musiques ponctuant, soulignant, accompagnant le parcours d’un homme qui secoua les esprits et brava – osons l’anachronisme – les pouvoirs politico-financiers de son temps, et le paya de sa vie, deux grandes voix, celles de Blind Willie Johnson et celle d’Odetta.

Oui, au moment où Judas Iscariote, repenti, jette les trente pièces d’argent dans le temple et s’éloigne pour se pendre, on entend monter la voix de Blind Willie Johnson, on entend Dark was the Night, Cold was the Ground. Blind Willie Johnson est un de ces bluesmen des origines, oubliés, puis redécouverts, imités, copiés, quelques fois magnifiés par les musiciens rock des sixties et des seventies, Rolling Stones, Eric Clapton, Eric Burdon et autres Jimmy Page (écoutez la version de Nobody’s Fault But Mine de Led Zeppelin !). Cette génération avait compris que le futur se bouchait, qu’il était temps de l’oublier… et que le passé n’était pas loin devant, que donc il fallait y aller, d’autant plus que ce passé-là restait bien présent car nombre de ces bluesmen étaient encore en activité – le blues reste d’ailleurs un genre musical qui n’est pas prêt de s’éteindre. Oh, ce passé, il n’était pas question de le recommencer, pas de nostalgie, pas de vague à l’âme, non, ce qui, du passé, était devant eux, ce n’était pas la lourde et sordide condition de beaucoup de ces musiciens qui en cela partageaient le lot des autres Noirs d’Amérique, non, pas de retour au bon vieux temps qui n’a jamais existé; par contre, oui, ces musiciens – et sans cela, pas de rock – se sont tournés vers ce qui en est sorti, ce qui en est resté, la force pure, l’énergie du vivant qui résiste à tout, et sont parvenus à créer un art neuf et puissant qui a traversé les décennies.

Prédicateur itinérant à la voix puissante et rocailleuse – pour s’en faire une idée, imaginez la voix d’un Popeye chantant, plus consistant, plus gravement joyeux, fonctionnant non pas aux conserves d’épinards, mais à l’énergie religieuse ancestrale -, ou écoutez, par exemple, John the Revelator. Blind Willie Johnson, né en 1897, mort en 1945, fut l’un des plus grands créateurs du blues. Adepte du knife style, avec son utilisation d’un canif qu’il faisait glisser sur les cordes, et du bottleneck (tube de verre ou de plastique employé de la même manière), il puisait son inspiration dans des formes musicales proches des spirituals, et possédait un phrasé fluide et expressif rarement égalé, ainsi qu’en témoignent les titres qu’il nous a légués, souvent accompagnés en contrepoint par la voix de son épouse.

Pasolini n’est pas le premier à utiliser ce morceau inclassable, Dark was the Night, Cold Was The Ground. Il a été repris par Ry Cooder, qui s’en est inspiré lorsqu’il a composé la musique du film « Paris, Texas » de Wim Wenders. On peut également l’entendre dans le film Public Enemies de Michael Mann. De plus, tenez-vous bien, cette chanson est, au sens littéral, en route pour le futur, non seulement parce que d’autres artistes ne manqueront pas de s’en inspirer, mais parce qu’elle fait partie des musiques embarquées dans les sondes du Programme Voyager et de son Voyager Golden Record (voir la série documentaire Martin Scorsese Presents… The Blues). Le Voyager Golden Record est un disque embarqué à bord des deux sondes spatiales Voyager, lancées en 1977. Ce disque contient des sons et des images sélectionnés pour dresser un portrait de la diversité de la vie et de la culture sur la planète Terre, et est destiné à d’éventuels êtres extra-terrestres !

Odetta est l’autre voix noire qui accompagne le Christ pasolinien, ce Christ, soit dit en passant, qui proclame heureux les affamés et assoiffés de justice, et qu’on aimerait donc prendre au mot, qu’on aimerait voir revenir pour remettre un peu d’ordre dans notre monde pris en otage par d’immatures financiers, vu que les politiciens, nos élus, nous ont lâchés depuis belle lurette et que nous ne savons plus à quel saint nous vouer. Et je ne parle pas que des Belges, embourbés dans ce que l’on sait. Le Christ, Pasolini, Odetta, même combat, et je ne suis pas chrétien, et Pasolini non plus.

De suite reconnaissable par sa voix imposante, « entre mezzo-soprano et baryton, entre acier flamboyant et velours rougeoyant » (extrait d’un texte publié anonymement sur le très beau site rencontresnomades.com), Odetta (1930-2008) était une chanteuse, actrice, guitariste, compositrice, et une militante activiste pour les droits de l’homme, souvent considérée comme « la voix du Mouvement pour les Droits civiques ». Son répertoire musical se compose principalement de musique folk américaine, de blues, de jazz, et de spirituals. Elle est une des références de la musique folk des années 1950 et 1960, et a influencé beaucoup d’artistes, comme Bob Dylan, Joan Baez, Janis Joplin, Tracy Chapman.

Dans le film de Pasolini, Odetta intervient à deux reprises, chantant Sometimes I feel like a motherless child, d’abord lorsque les rois mages et la foule arrivent pour adorer l’enfant (ah merveilleuse Marie, pasolinienne elle aussi, mystérieuse, virginale, sensuelle, incarnée par Margherita Caruso), puis une seconde fois quand Jésus rencontre Jean-Baptiste occupé à baptiser dans la rivière.

Ravi d’avoir retrouvé ces deux voix qui ont compté pour moi depuis ma jeunesse, ravi de constater que Pasolini aussi les connaissait et les appréciait au point de les associer à son film, je lis donc avec d’autant plus d’attention le générique de fin et j’apprends que la musique originale a été composée par un certain Bacalov, à laquelle s’ajoutent des extraits de Bach, Mozart, Prokofiev, Webern, des chants révolutionnaires russes et … et… « des » spirituals. Les compositeurs européens avaient donc un nom, ces deux grands artistes noirs, eux, n’en avaient pas, renvoyés à la masse anonyme d’un peuple occupé à se lever, mais, à l’époque, encore oppressé et nié.

Cette négation ou cet oubli ont donné envie à l’heureux affamé et assoiffé de justice que je suis de rendre, précisément, et très modestement, justice, à ces deux grands artistes, en me disant que comme le passé n’est jamais loin devant, ces quelques lignes susciteront peut-être l’envie de les (re)découvrir… Où ? Comment ? Sur cd, bien sûr, toujours disponible (The Complete Blind Willie Johnson), ou sur Google, oui, sur Google, ou I-tunes etc, tout le passé s’y trouve, et sans doute un peu d’avenir…

#blues #musiqueaméricaine #spirituals

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