Patrick Declerck à «Crâne» ouvert


Patrick Declerck est un anthropologue et psychanalyste belge né en 1953 et révélé en 2001 avec Les Naufragés – Avec les clochards de Paris, exceptionnelle enquête-reportage publiée dans la collection Terres humaines chez Plon. Il est l’auteur de plusieurs livres à l’écriture particulièrement forte et interpellante, Garanti sans moraline, Le sang du pauvre est arrivé, Socrate dans la nuit et Démons me turlipinant couronné par le prix Rossel en 2012. C’est dans cette lignée que s’inscrit Crâne, un texte autobiographique d’une âpreté extrême et d’une puissante violence rentrée.

Il y a quelques années, à la veille de ses 60 ans, Patrick Declerck a été opéré d’une tumeur au cerveau découverte sept ans auparavant. C’est la nuit précédant l’opération qui est ici retracée, presque minute par minute depuis l’ultime IRM réalisé à 18h, non à la première personne mais par le truchement d’un double autobiographique, Alexandre Nacht. Comment occupe-t-il ces heures? En laissant son esprit vagabonder dans le passé, tantôt lointain, vers l’étudiant en médecine qu’il fut «pas longtemps et, comme il se doit, sans succès aucun», tantôt proche, vers Nathalie, la neurochirurgienne qui le «suit» depuis le début. Du côté de sa famille, et principalement de sa femme. Ou auprès de sa chienne, Sally, une Bergère allemande qui «sait tout», «comprend tout» mais qui, s’il mourrait à l’hôpital, ne comprendrait pas pourquoi il est parti, pourquoi il l’a abandonnée – c’est elle qui mourra avant lui, de vieillesse, l’an dernier.

Car c’est bien la mort qui hante ce récit. Nacht le sait, il vit peut-être sa dernière nuit. Alors il mouline intérieurement sa vie passée, ses moments de bonheur, ses quêtes et espoirs déçus. Alors il relit une nouvelle fois Hamlet, «ce compagnon si cher qui lui aussi, sur la fin, ne se tenait plus qu’à une certaine distance des choses», morceaux par morceaux, même s’il a conscience que «cette lecture ne lui sert qu’à poursuivre sa sourde révolte, sa petite et inutile protestation». Alors, il essaie de compter le nombre de filles avec lesquelles il a «réellement couché», «interrogation d’une navrante immaturité» qui lui permet, pendant quelques minutes, de sortir de sa «catatonie psychique». Alors il envoie un SMS à sa mère «qui probablement ne dort pas et redoute les heures à venir de tout son être».

Et puis l’opération a lieu, suivie, à son premier réveil, de quelques exercices mentaux et d’une récitation, en anglais, de vers de Macbeth. A son deuxième réveil, il ne peut que s’exprimer en anglais, cette langue qu’il a apprise aux Etats-Unis où sa famille a déménagé lorsqu’il avait onze ans et où il a fait ses études. Et aujourd’hui? Wait and see. Certaines statistiques lui donnent 6,5 années à vivre – soit la moitié au printemps 2016. Mais la médecine ayant fait des progrès, cette moyenne globale est «certainement sous-évaluée». En attendant, une seule chose le préoccupe: «écrire très exactement ce qu’il exige à lui-même d’écrire». Parce qu’écrire «est sa manière à lui de rager contre la vacuité générale et le néant qui vient».

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