Pensée de la police et police de la pensée

D’ores et déjà, ce siècle à peine entamé a atteint ses limites, au moins à l’aune des idées. Il est vrai qu’il ne fait que prolonger, sur ce plan, la confusion générale héritée de ces dernières décennies et de l’émergence, à la fin des années 70, des «intellectuels médiatiques». Ceux-ci auront ainsi au moins eu cette utilité, par leurs arrogants à-peu-près et leurs renversants retournements, de montrer la profondeur et la substance de cette impasse. La « tache de sang intellectuelle », que toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver, qu’évoquait en d’autres temps un Lautréamont s’est, depuis cette forte parole, répandue de tous les côtés : et, à vrai dire, le paysage de la pensée et de la théorie me semble correspondre assez à ces régions dévastées par les inondations au Pakistan : impropres pour des années à toute culture et laissant sur le carreau des millions de réfugiés. Et, pour comble, l’aide espérée tarde à arriver… Une illustration particulièrement significative de cette situation a été fournie récemment par André Glucksmann (Le Monde du 31 août). Il faut noter, au préalable, que son article est publié en regard d’une autre tribune, signée par quatre membres de la « jeune génération », tous secrétaires d’Etat, du gouvernement Fillon, qui désignent hautement et de concert l’origine de tous les maux : « Ce qui a le plus décrédibilisé la politique par le passé, c’est l’inaction et l’irresponsabilité. Il est si facile de contourner les difficultés, de commander un rapport, une mission, pour tenter d’enterrer les difficultés ! (… ) La marque de fabrique de notre exigence reste celle de l’action volontaire ». Ce voisinage, comme par un fait exprès, est presque providentiel, pour dire l’essence des choses. Car, précisément, de l’action, ô combien volontaire et même volontariste, celui qui restera à jamais, quel que soit le poste qu’il ait eu ou aura encore à occuper, comme le « Premier flic de France », nous en a servi plein pot, cet été. Ce que dénonce d’ailleurs, dans son accroche, un Glucksmann pour l’instant plus lucide : « Le président de la République a soulevé une montagne, elle retombe sur lui. En lançant l’offensive contre les Roms, le gouvernement français croyait régler à son avantage électoral un problème de simple police de frontières et de réglementation municipale. Enorme erreur ». Il est vrai qu’il fallait bien lancer un contre-feu pour « sauver le soldat Woerth », empêtré dans une série d’affaires de conflits d’intérêts n’ayant rien de cosmétique, mais toujours tenu, au nom de l’action on le suppose, de défendre le projet controversé de réforme des retraites. Et, de ce point de vue, il était forcément plus simple de s’en prendre à une population de tous temps précarisée, à de pauvres hères en butte à une hostilité séculaire et dépourvus de relais, justement médiatiques, pour faire entendre leurs voix. De toute manière, leur parole, si jamais elle forçait tous les barrages et arrivait jusqu’aux studios des radios et des télévisions, serait immanquable couverte par celle, autrement plus autorisée, d’un Hortefeux, à la fois boute-feu et porte-flingues d’une « politique sécuritaire » où, comme pour le bilan des banques, c’est le chiffre (ici, des expulsions) qui compte ! Mais Glucksmann n’oublie pas pour autant qu’il est toujours dans le sillage du Président : et c’est là qu’il opère l’un de ces raisonnements qui font tache intellectuelle ! Car, dans son souci de donner quelques (derniers ?) gages à son camp, il s’en prend, ma foi, aux critiques de Sarkozy, qu’ils soient britanniques ou chinois – mais il aurait aussi bien pu citer les Allemands, les Belges (ou ce qu’il en reste), les Caves du Vatican et même les Onusiens : «Le président devient le repoussoir alibi d’une opposition en panne de programme, la France est montrée du doigt par des institutions européennes et internationales en perte de sens et d’orientations ». S’il est excessif d’invoquer Vichy et Pétain, ou de traiter de « rafles » ces éloignements, c’est pourtant bien une opération de basse police qui s’en prend à une population spécifique, qui, justement au nom du droit à l’errance que défend le maître penseur, forcément reviendra d’où elle a été chassée : et c’est bien à celui qui est avant tout un policier que Glucksmann croit bon de donner son bruyant soutien. Mais, dans cet élan généreux (de son point de vue), il achève ( ?) de se discréditer en concluant : «A chacun son bouc émissaire ». Là, en effet, dans cette formule qui vaut jugement, on reconnaît nettement un « sens » et une « orientation » : la propre errance de ce Glucksmann, si prompt à dénoncer toute forme de totalitarisme – mais aussi à fermer, sur cette seule base, tout débat sur quelque autre aspect, et à fermer toute perspective d’aucune sorte dans le même mouvement. Par cette imprudente défense de son Président aux abois, André Glucksmann a soulevé une montagne ; et elle retombe sur lui.

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