Petites incursions dans l’histoire de la littérature


Si certains duos sont connus, Flaubert et George Sand, Proust et les frères Lucien et Léon Daudet, Céline et Marcel Aymé, Breton et Soupault, Saint-Exupéry et Léon Werth (auxquels l’auteur ajoute Jean Prévost), René Char et Camus, Brassens et Fallet, Nimier et Blondin, d’autres le sont nettement moins (de moi du moins). Ainsi Rousseau et Diderot. Alors qu’on oppose souvent Rousseau et Voltaire, on évoque plus rarement l’amitié entre l’auteur des Confessions et le directeur de L’Encyclopédie. En 1749, par exemple, le premier rend visite «tous les deux jours» au second enfermé au donjon de Vincennes suite à la publication (pourtant anonyme) de sa Lettre sur les aveugles. Et c’est l’auteur de Jacques la fataliste qui relit le manuscrit du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Mais leur amitié, réelle, est en dents de scie, chacun venant parfois heurter la susceptibilité de l’autre.

Autre amitié passionnante, celle unissant Gide à Pierre Herbart, ne fut-ce que parce qu’elle permet de parler de ce bel écrivain trop méconnu, courageux, anticolonialiste et résistant. Par amitié pour le cofondateur de la NRF et bien qu’homosexuel, le futur auteur de La Ligne de force accepte, en septembre 1931, trois ans après leur rencontre, d’épouser Elisabeth van Rysselberghe, la mère de celle qui, née en 1923, ne s’appelle pas encore Catherine Gide. Egalement homosexuel mais marié avec sa cousine Madeleine Rondeaux, le «contemporain capital», comme l’a surnommé André Rouveyre dans des articles parus en 1924, a en effet fait un enfant à la fille de ses amis van Rysselberghe, Maria (la «Petite Dame») et le peintre Théo (qui, lorsqu’il l’apprendra des années plus tard, rompra avec lui). Cette fille, Gide ne la reconnaîtra qu’en 1938, à la mort de sa femme.




Ardent défenseur de la «thèse baconienne» depuis sa lecture un demi-siècle plus tôt du livre de sa concitoyenne, le père littéraire de Tom Sawyer juge impossible que, monté à Londres, l’enfant de Stratford-upon-Avon soit «devenu en un tournemain le plus grand écrivain de tous les temps sans laisser de traces dans la mémoire de ses contemporains». Faisant un parallèle avec Satan, auquel il s’est intéressé enfant et dont on ne sait quasiment rien, il s’interroge sur le «faible nombre de détails biographiques» liés à Shakespeare – alors que l’on connaît ceux sur la vie de «tous les Anglais, Irlandais et Ecossais célèbres de l’époque moderne, en remontant jusqu’aux premiers Tudor», soit 1485. Mais rien sur «le plus illustre de tous». Il s’étonne aussi que celui qui s’est enrichi comme acteur et directeur de troupe ne fasse nulle mention de ses oeuvres dans son testament. Et sa mort, constate-t-il, «fut tout sauf un événement» – même à Stratford. Alors que ses pièces sont jouées depuis vingt-quatre ans à Londres où elles jouissent d’une «grande estime», Mark Twain note que «cela n’a pas causé plus d’émoi en Angleterre que la mort de n’importe quel autre acteur de théâtre oublié.» Et, hormis un in-quarto publié six ans après sa mort, il a été oublié pendant soixante ans, jusqu’à ce que des Stratfordiens commencent à s’intéresser à lui.

Autrement dit: puisqu’il est impossible de prouver que Shakespeare a écrit ses pièces, c’est qu’il ne les a pas écrites. Cette thèse, celui qui se revendique «Brontosaurien» – ni Shakespearien, bien sûr, mais pas pour autant farouchement Baconien – la développe avec une conviction forte matinée d’un humour mordant, se moquant notamment des historiens-biographes qui ne font que «supposer» et «supputer» sans jamais rien démontrer.


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