Politzer et Luchaire, destins opposés sous l’Occupation


Ils ont tous deux été fusillés. L’un par les Allemands au Mont Valérien en mai 1942, l’autre en février 1946 au fort de Châtillon. L’un était communiste, l’autre collaborateur. Et l’un et l’autre sont le sujet de biographies récentes. Michel Politzer a attendu d’avoir près de 80 ans pour éclaircir l’image d’un père qu’il a peu connu, il avait neuf ans le jour de son arrestation en février 1942. Sa mère, Maï, arrêtée elle aussi, mourra à Auschwitz. Les trois morts de Georges Politzer, l’ouvrage que lui consacre ce peintre établi en Bretagne – son premier livre –, n’est pas au sens strict une biographie. Après avoir raconté (un peu longuement) comment il en est venu à se lancer dans cette aventure tardive, avouant toutefois avoir tenté à différents moment de sa vie «de faire parler le silence», puis avoir retracé le chemin emprunté pour y parvenir, il se lance dans le récit proprement dit de la vie du philosophe né en Hongrie en 1903 et arrivé à Paris à 19 ans. Une vie jalonnée par trois morts: la première est «celle des illusions de sa jeunesse» lorsqu’en 1919, à 16 ans, suite à sa participation, comme communiste, à la révolution de Béla Kun dans son pays, sa tête est mise à prix; la deuxième est celle «d’une pensée libre» quand ce philosophe reconnu renie ses recherches et renonce à poursuivre son œuvre au lendemain de son adhésion au parti communiste en 1930; la troisième, fatale, le voit tomber sous les balles nazies. Ce très touchant livre suit pas à pas le cours de la vie et de la pensée de son héros. Où l’on voit un philosophe loué par ses pairs, fin connaisseur de l’œuvre de Freud, fonder à la fin des années 1920 plusieurs revues successives – notamment avec Nizan – avant d’adhérer au Parti pour se mettre en accord avec sa «position de révolutionnaire». Soucieux de «servir et se rendre utile», il se détache «de la philosophie bourgeoise d’avant-garde», renonçant «à poursuivre [ses] projets scientifiques primitifs». Mais si, contrairement à son ami Nizan, ce communiste rigoureux, professeur de philosophie en lycée, ne rompt pas avec le Parti lors de la signature en août 1939 du pacte germano-soviétique (que soutient avec ferveur Aragon), il ne s’associe pas pour autant aux représentants du PCF qui négocient avec les Allemands la reparution de L’Humanité et n’hésite pas à entrer en résistance à l’occupant nazi dès les premiers jours de juin 1940. Avec Jacques Decour et Jacques Salomon, il fonde la revue L’Université libre, dont le premier numéro paraît en novembre, et entre dans la clandestinité avec Maï. Michel, né en 1933, est confié «aux soins de ses grands-parents». L’Université libre, qui appelle à la résistance des intellectuels, est le premier périodique clandestin à parution régulière. Lorsqu’à l’été 1941, est fondé le Front national pour l’indépendance de la France, la revue devient l’organe de sa section universitaire. Quelques mois auparavant le même trio a lancé La Pensée libre, version clandestine de La Pensée, revue née avant-guerre. Mais entre février et mars 1942, le groupe, qui s’est agrandi notamment de communistes suite à l’attaque d’Hitler contre l’URSS, est arrêté. Cocteau demande en vain à Drieu La Rochelle d’intervenir pour la libération de Politzer. L’ancien philosophe va être torturé et passer ses quelques semaines de captivité entravé jour et nuit par des menottes avant d’être exécuté au Mont Valérien le 23 mai, le même jour que Jacques Salomon et une semaine avant Jacques Decour. Mais il faudra plusieurs mois avant que L’Université libre l’apprenne et en rende compte dans un texte dans son numéro d’octobre. Et la figure de ce philosophe marxiste, auquel de Gaulle a rendu hommage en 1943, sera longtemps instrumentalisé par «le parti des 75 000 fusillés».

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