Pourquoi Tracy Chevalier et ses fossiles?


Car franchement, sinon, pourquoi cette histoire de chasseurs de fossiles sur une plage du sud de l’Angleterre à la fin des années 1810 serait-elle à ce point prenante? Bon, soyons honnête, il n’y a pas que le style, dont il n’y a rien à dire, en fait, tant il semble évident, tant il épouse avec une telle justesse son propos, par sa limpidité, sa fluidité, sa souplesse et l’émotion qui s’en dégage. Non, il y a quand même une chose tout a fait fascinante dans ce roman, c’est l’image de la Terre qu’avaient à l’époque les anglicans.

L’histoire est celle-ci. Une vielle fille londonienne vient s’installer dans le village de Lyme Regis avec ses deux sœurs, également célibataires. Elle vit d’une rente annuelle et, pour ne pas sombrer totalement dans l’ennui, s’adonne à sa passion: la chasse aux fossiles de poissons, nombreux sur cette partie du littoral (aujourd’hui appelée Jurassic Coast et protégée par l’Unesco). Elle fait la connaissance de Mary Anning, une adolescente pauvre dont le père, ébéniste, qui mourra rapidement, a été le premier à vendre des fossiles. Le fossile, c’est donc son gagne-pain et c’est tous les jours qu’elle s’en va avec son frère en chercher dans les falaises.

Un beau jour, elle en découvre un qui ressemble à un crocodile sans en être la copie conforme. Normal, il s’agit d’un animal aquatique préhistorique. Mais pour les anglicans, c’est impensable sous peine de blasphème. Ainsi que l’affirme le révérend du coin, Dieu a créé la Terre – précisément le 23 octobre 4004 avant Jésus-Christ, comme l’a établi au XVIIe siècle l’évêque James Ussher – telle qu’ils la voient à ce moment-là, sans rien de plus ni de moins. Les collines, mers, paysages sont rigoureusement identiques à ceux apparus quelque six mille ans auparavant. De même pour les animaux. Il est inimaginable que certains d’entre eux aient pu disparaître car cela signifierait que Dieu a fait une erreur qu’il a dû ensuite corriger. Même les scientifiques – tous des hommes issus de la bourgeoisie – sont de cet avis. Bref, les découvertes successives de Mary Anning, qui finissent par être reconnues par les sommités de l’époque (dont l’une est française), vont tout chambouler, provoquer une scission entre la science et la religion. Cet aspect du livre est tout à fait passionnant.

Les rapports entre les deux femmes, qui prennent alternativement la parole, également. Au début, l’une domine l’autre par sa position sociale et son âge, l’aide, la soutient, mais la jalouse aussi, surtout lorsqu’elle est courtisée par des hommes fascinés par ses trouvailles, au point de pouvoir être insupportable. Mais prenant de l’assurance, et de l’âge, Mary réagit, se rebelle. L’évolution de leur relation est très bien rendue.

Le livre s’arrête aux 21 printemps de Mary. Cette pionnière est morte à 47 ans d’un cancer des os, célibataire et sans avoir jamais quitté son village. Principalement connue des géologues et paléontologues et dans sa région natale, elle figue en troisième place dans la liste des plus importantes femmes de science britanniques récemment établie par la Royal Society of London. Un début de reconnaissance posthume bien méritée – et ce livre magnifique y participe également – car, de son vivant, en tant que femme et pauvre, elle a eu bien du mal à imposer son nom.