Première Guerre mondiale (12) Péguy et Genevois (et Jünger)


Si leurs noms sont restés liés à la Première Guerre mondiale, c’est pour des raisons totalement opposées. Reconnu depuis l’aube du siècle comme un grand écrivain et penseur catholique, Charles Péguy y a trouvé la mort à 41 ans le 5 septembre 1914. Maurice Genevois, qui n’a pas 24 ans lorsqu’il est mobilisé le 2 août 1914, n’a encore rien écrit et ce sont ses cinq livres-témoignages sur ce conflit, de Sous Verdun à La Boue réunis plus tard sous le titre Ceux de 14 (réédité chez Flammarion, www.blog-a-part.eu/premiere-guerre-mondiale-9-ecrivains-et-poetes) qui mettront le pied à l’étrier littéraire au futur prix Goncourt (Raboliot en 1925) et académicien français (en 1946).

C’est d’une balle en plein front, qu’après cinq semaines de guerre, le lieutenant de réserve Péguy est abattu devant le village de Villeroy, au tout début de la bataille de la Marne. Cette mort est racontée par Jean-Pierre Rioux dans un livre très fouillé, l’historien s’appuyant sur de nombreux témoignages ou lettres, de son fils Marcel et de sa fille Germaine, de sa veuve (enceinte de leur troisième fils qui naîtra en février 1915) ou de son amie Geneviève Favre, «témoin le plus parlant [de ses] dernières heures civiles». Parti «en paix», avec les autres et avec lui-même, l’auteur de Notre jeunesse passe le mois d’août à parcourir la Lorraine d’est en ouest et d’ouest en est avant d’arriver dans l’Oise puis, début septembre, de se replier sur la Marne. Le 1er, dans son ultime message à sa mère, il affirme aller « bien ». Ses derniers jours, Rioux les retrace méthodiquement, cartes et schémas à l’appui, jusqu’à ce 5 septembre fatidique où, debout à la tête de ses hommes, il est «tué à l’ennemi». Le 17, Maurice Barrès est le premier de toute la presse, diffusant ainsi l’information, à rendre hommage au penseur dreyfusard, lui qui pourtant ne l’était pas, au chante de Jeanne d’Arc, et à en faire un «héros». Il jette ainsi les bases, bientôt relayé par d’autres, d’une «promotion intellectuelle et civique par le sacrifice guerrier». Dans le dernier chapitre du livre, l’auteur se penche sur la postérité de l’écrivain: les «tentatives d’annexion par l’Action française» dans les années 20, son succès «chez les non-conformistes du civisme et de la spiritualité», chez les catholiques de gauche et les démocrates-chrétiens au cours de la décennie suivante. Puis, sous l’Occupation, émerge une «floraison d’éditions et de lectures» où est mis en valeur «le poète catholique et patriote» plutôt que «le polémiste, l’antimoderne ou l’insurgé». Sa pensée irrigue aussi différentes strates de la Résistance. Et en 1973, pour le centenaire de sa naissance, c’est le gaulliste et catholique de gauche Maurice Clavel, qui lui rend hommage. C’est dire combien Péguy est difficilement récupérable.