Première Guerre mondiale (16) Août 14


C’est sans aucun doute un jour que personne n’aurait aimé vivre: le 1er août 1914, écrit Bruno Cabanes, «la guerre fait irruption dans la vie de millions de Français». On le sait, des milliers d’hommes, souvent jeunes, partent «la fleur au fusil», convaincus d’être de retour avant l’automne. Cela a bien failli être le cas, mais pas dans le sens escompté: le mois d’août est terriblement meurtrier – Charleroi, Rossignol, Morhange –, l’armée française bat en retraite et, sans la contre-offensive de la Marne, la guerre aurait été perdue. Ce n’est pourtant pas du point de vue des diplomates et des états-majors que l’historien raconte ce mois crucial, même si ces faits sont rappelés, mais, s’appuyant sur de nombreux témoignages, de celui d’«un pays et de ses habitants saisis par la guerre». Une France rurale qui «a fourni plus de la moitié des mobilisés» et une urbaine «qui vit affluer des milliers de soldats dans ses gares». Dès le mois d’août, les Français entrent de plein pied dans la guerre avec son lot de violences: vagues d’exactions à l’encontre des ressortissants de pays ennemis, ou d’Alsaciens-Lorrains, exécutions de civils belges et français, batailles meurtrières, etc. «D’une certaine façon, écrit Bruno Cabanes, les catastrophes ultérieures de Verdun ou de la Somme en 1916 ont éclipsé, dans la mémoire collective, le violence inouïe de ce premier mois de guerre.» Et cette violence s’immisce également «dans l’intimité des familles» comme il le montre. L’affiche appelant à la mobilisation, placardée dans tous les villages et villes de France le samedi 1er août, provoque la stupeur face à un événement qui, tout préparé qu’il soit, reste néanmoins stupéfiant, inattendu et angoissant. «Qui dira à quoi ressemble la dernière nuit de paix, où la guerre occupe toutes les pensées?», interroge l’auteur. Le lieu symbolisant ce passage de l’état de paix à l’état de guerre reste les gares qui seront tout au long du conflit, le «théâtre des adieux entre civils et combattants». Comme l’écrit Joseph Delteil (Les Poilus), cité ici, «la France devint une gare». Des fils quittent leurs parents, des frères laissent leurs sœurs, des hommes abandonnent leur femme (parfois enceinte) ou leur fiancée, voire leurs enfants. «Par-delà les rituels formels, c’est l’intensité émotionnelle qui contribue à faire de cette expérience un moment d’exception.» Parce que «rien n’est comparable à un départ à la guerre». La dernière image du soldat, c’est une photographie, prise sur le quai de la gare ou avant le départ, placée bien en vue et qui réchauffe le cœur, en l’emplissant de tristesse, de ceux qui sont restés – les premières permissions n’arrivant qu’à l’été 1915. Et très vites, les premières lettres sont envoyées, pour rassurer et protéger. Bruno Cabanes raconte aussi l’épreuve du feu – sous une chaleur écrasante – pour ces jeunes hommes, en majorité des paysans loin de chez eux, qui ne savaient rien de la guerre. Il détaille le climat de suspicion, les «fantasmes antisémites», les rumeurs et fausses nouvelles. Certaines provoquent l’exode de populations, notamment dans le nord de la France où arrivent des réfugiés belges. L’une a trait à des agents allemands qui distribueraient des friandises empoisonnées aux enfants. De son côté, André Gide, dans son Journal, parle d’enfants amputés.