Première Guerre mondiale (17) Correspondances de guerre


La connaissance précise qu’ont les historiens, et au-delà tous les lecteurs intéressés, de la Première Guerre mondiale, et de la manière dont elle a été vécue au front et à l’arrière, tient en bonne partie à l’abondant courrier envoyé et reçu par les soldats durant ces quatre années. Même s’il a souvent fallu attendre plusieurs décennies avant de voir exhumées des greniers ou des malles, par les descendants de leurs auteurs, ces lettres rapprochant les poilus de leur femme ou fiancée, de leurs parents ou amis, d’une marraine de guerre, voire de camarades d’autres tranchées. C’est ce que raconte Raphaël Delpard dans Courrier de guerre. L’auteur de plusieurs ouvrages sur la Deuxième Guerre mondiale (Aux ordres de Vichy, Les convois de la honte) ou sur la Guerre d’Algérie (Les oubliés de la Guerre d’Algérie, Ils ont vécu dans l’Algérie en guerre) explique que cette «fièvre épistolaire», facilitée par la gratuité de l’affranchissement, a été permise grâce la modernisation de la poste décidée dès le début du conflit et très rapidement menée à bien.

Chaque jour, circulent quelque 4 millions de lettres, plus 1,5 millions de colis et 590 000 journaux et réclames. D’où des encombrements et des retards malgré la multiplication des secteurs postaux (154 sont créés en décembre 1914, ils seront 241 quatre ans plus tard). Car, souligne Delpard, par les bienfaits de l’instruction publique et obligatoire, à quelques exceptions près, les soldats savent lire et écrite. D’où l’importance du vaguemestre qui, d’une part, ramasse le courrier glissé dans une boîte confectionnée vaille que vaille à cet effet avant de le porter au bureau centralisateur et, d’autre part, récupère les lettres, cartes postales, colis et télégrammes qu’à vélo, à pied ou en carriole, il s’en va, d’unité en unité, distribuer aux militaires. En décembre 1916, une censure est mise en place dans les deux sens, tant en provenance du front que de la société civile. A la fois pour ne pas que soient divulguées des informations militaires et parce que le défaitisme et la haine des gradés commencent à supplanter le patriotisme du début des hostilités. Les combattants sont furieux et les cartes postales pré-imprimées avec des formules passe-partout – «Suis en bonne santé», «Bien reçu votre lettre», etc. – ne rencontrent guère de succès.


Parmi les correspondances sélectionnées dans cet ouvrage, voici celle d’Hippolyte et Félicie, enceinte de leur second enfant. En l’absence de son mari (qu’elle appelle par son nom de famille), la jeune femme a repris la direction de l’exploitation agricole et témoigne d’un état de fatigue augmentant au fur et à mesure de la poursuite de la guerre, tandis que lui rend compte de ses déplacements et tente de la réconforter. Voici Henri qui, pendant quatre ans, écrit des lettres à sa femme isolée du reste de la France dans le département du Nord occupé par les Allemands, sans savoir si elles lui parviennent. Et donc sans réponse en retour. Voici Georges qui, après quelques mois de mariage avec Lily, est envoyé au front où il est grièvement blessé avant de mourir en mai 1915.

Figurent également dans cette sélection des personnages publics. Jacques Rivière, secrétaire de la NRF dont il sera le rédacteur en chef de 1919 à sa mort en 1925. Du camp de prisonniers de Koenigsbrück, où il demeure du 24 août 1914 à juin 1917, il écrit à son épouse Isabelle, sœur d’Alain-Fournier mort au combat en septembre 1914. Abel Ferry, député et sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères. Récemment marié, il meurt d’un éclat d’obus le 15 septembre 1918. Sa correspondance amoureuse, poignante, a été regroupée par sa femme pour ses filles. Ou encore, plus surprenant, Philippe Pétain dont on suit, à travers les lettres essentiellement amoureuses, «la naissance d’une histoire conjugale» avec Eugénie Hardon, de vingt-trois ans sa cadette, avec qui il n’avait pu se marier mais qu’il épousera en 1920.