Premier mai en famille


Je pense aux plus démunis de nos travailleurs, avait-il déclaré, aux plus pauvres d’entre nous, aux immigrés clandestins honteusement exploités par des esclavagistes sans scrupules.

Une demi-heure plus tôt, sur la même antenne, le premier ministre Silvio Berlusconi s’en était lui aussi allé de sa tirade : Pour le Peuple de la Liberté, le 1er mai est l’occasion de confirmer l’engagement du gouvernement aux côtés des travailleurs, en particulier des plus jeunes qui se lancent dans le monde du travail dans des conditions bien moins favorables que celles rencontrées par leurs pères.

Je n’en étais pas beaucoup plus loin dans ma réflexion quand une main familière se posa sur mon épaule. Une main tendre et délicate, celle de ma compagne (j’écris de plus en plus souvent sur la table de la cuisine afin d’éviter de m’isoler, ce qui nuit, paraît-il, à la cohésion du couple) : Tu écris sur quoi, cette semaine ? me demanda-t-elle.

Eh bien, puisqu’on est le premier mai, je vais écrire sur le travail, répondis-je.

Habituellement, ma compagne fait mine de monter de l’intérêt pour la politique, ne fut-ce que pour éviter mes sermons sur l’abêtissement des masses indifférentes au sort de la Cité. Autrement dit pour me faire plaisir.

Cette fois, elle me sourit : Ah oui, le 1er mai, le jour du travail, fit-elle. Ce qui voulait dire : Quelle banalité…

Je ne cache pas que la tenue d’une chronique régulière sur Blog à part a considérablement accentué mon prestige au sein du noyau familial. Il me faut donc être à la hauteur. Même le premier mai : Mais non, je plaisantais, fis-je, je ne vais pas écrire sur un sujet aussi prévisible…

Et sur quoi alors ? renchérit-elle.

Sur le mythique bandit sicilien Salvatore Giuliano, m’en allais-je.

Bingo ! Attentions captées ! Mon fils de quatre ans cessa sur le champ de jouer avec une voiture une miniature de couleur rouge nommée Flash McQueen. De son côté, ma compagne me fixa de ses petits yeux en amande exceptionnellement écarquillés : Salvatore Giuliano, fit-elle, qu’est-ce qu’il à voir avec le premier mai ?

De manière générale, je me refuse à tout commentaire sur mes chroniques avant qu’elles ne soient publiées. Pour une question de loyauté vis-à-vis du patron du blog, dont la devise est : Il n’y pas de petites victoires, un clic est un clic. Aussi répondis-je : Il te faudra attendre mercredi pour aller lire l’article en ligne.

Ce qui me décida à lâcher le morceau ? L’occasion de briller aux yeux de mon fils, naturellement. Vas-y papa, raconte-moi l’histoire du bandit, fil-il en renonçant à organiser  la millième version de la Piston Cup sur le carrelage de la cuisine.

Je commençai : Eh bien, voilà, Salvatore Giuliano était un célèbre bandit sicilien. Il avait un rêve : que sa région natale devienne autonome. Alors, avec des amis à lui, il a crée un mouvement séparatiste. Il vivait sur les collines de Montelepre, son village natal. On dit même que quand il se perchait sur la crête la plus élevée des montagnes et que la vallée était dégagée de la brume, il pouvait apercevoir sa mère, toute de noir vêtue dans la cour de sa maison.

Il est toujours vivant ou il est au ciel ? demanda mon fils. Cette marque d’attention me combla.

Il est au ciel, mon cœur. Et son histoire, ou plutôt sa mort, est un des grands mystères de l’histoire d’Italie. Mais le plus terrible c’est que dans ce mystère s’imbrique un mystère encore plus important. Celui du massacre de Portella Della Ginestra.

A cet instant, mon fils se saisit de la représentation miniature d’une Buick Regal de 1980. Il l’appela Chick Hicks et la fit zigzaguer entre les chaises de la cuisine. Signe que son attention pour mon récit commençait déjà à baisser.

Je dis : Alessandro, tu m’écoutes ou pas ?

Oui, oui, je t’écoute papa, fit-il tandis que Flash MacQueen se faisait plus rapide que Chick Hicks

Je repris : Je disais donc qu’il y avait un second mystère lié à la mort du bandit, celui de du massacre de Portella Della Ginestra. C’était en 1947, précisément le premier mai 1947. Ce jour-là, près de deux milles paysans se sont retrouvés sur la plaine de Portella Della Ginestra, au pied des montagnes où se cachaient Giuliano et ses amis, pour fêter la victoire du bloc socialiste-communiste aux élections régionales. Une victoire historique mais qui eut le don de mettre le pays sens-dessus-dessous. Je marquai une pause, puis : Sur la plaine de Portella se trouvaient des enfants, des femmes, des vieillards qui, drapeaux communistes et italiens à la main, revendiquaient la distribution aux paysans des terres non-cultivées ainsi que le maintien de l’unité de l’Italie, une autre des revendications de la gauche.

La vérité m’oblige à dire qu’à partir de cet instant je ne parlai plus qu’à moi-même.

Tout à coup, dis-je, des coups de feu se firent entendre du haut des montagnes avoisinantes, les montagnes de Giuliano. Les gens se sont mis à courir dans tous les sens, pris de panique. Il y avait des hurlements, des pleurs, des cris d’enfants. Au total : des dizaines de morts, des centaines de blessés. Un vrai carnage.

Ma compagne approcha de la table avec des tomates assaisonnées et m’adressa un sourire qui n’en était pas vraiment un. Je compris qu’elle voulait appareiller. Je me levai donc en tenant mon portable à bout de bras.

C’est quoi le mystère dans tout ça ? demanda-t-elle dans un sursaut d’intérêt.

Le mystère c’est qu’on a dit que c’était Giuliano qui était la cause du massacre, parce que les tirs ont eu lieu depuis ses montagnes. Mais écoute-moi bien, à cette période la mafia était dirigée par quelques propriétaires terriens. Une poignée. Ce n’était pas la drogue ou la prostitution qui les enrichissaient mais la possession et l’exploitation des terres cultivables. C’est eux qui assuraient l’ordre sur l’île, ils n’avaient donc pas trop envie qu’on redistribue leurs sources de richesse. Deuxio : Dans les faits, l’Italie, et plus spécifiquement la Sicile, est alors occupée par les Américains qui craignent comme la peste l’avancée communiste. La position géographique de l’Italie est stratégique pour stopper la vague rouge de part et d’autre de la péninsule. Enfin : Quelques jours avant le massacre, la Démocratie chrétienne perd son leadership électoral sur l’île au profit du bloc de gauche. C’est un traumatisme politique.

Ma compagne avait terminé d’appareiller et nous prîmes place autour de la table. Entretemps, Flash McQueen avait gagné la Piston Cup.

Par ailleurs, continuai-je, les expertises balistiques ont clairement démontré que les balles retrouvées sur les cadavres ne pouvaient avoir été tirées par les armes dont disposaient Giuliano. Tous les historiens sont unanimes sur ce point. Il semble qu’elles provenaient des armes de la Decima MAS, un groupe d’anciens fascistes utilisés par les services secrets américains pour des missions spéciales. Il est aussi avéré que Giuliano n’avait pas de lance-grenades. Or il y eut ce jour-là des tirs de lance-grenades. Il y a donc eu conjonction d’intérêts pour faire porter le chapeau à Giuliano.

Personne ne releva. Ni ma compagne ni encore moins mon fils qui remettait officiellement le trophée à Flash McQueen. Ce silence me désola.

En fait, vous ne vous intéressez absolument pas à ce que je vous raconte, fis-je d’un air irrité. La portée de ce que je viens de vous raconter vous échappe totalement. C’est triste !

Mais non, vas-y, dis-moi, fit ma compagne, je t’écoute.

Je profitai de l’occasion pour conclure : Et bien ça veut dire qu’en Italie, le premier mai n’est pas seulement la fête du travail mais aussi le point de départ de la guerre froide, à Portella Della Ginestra, à l’occasion d’un massacre d’État.

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