Premiers romans (2): « La cache » de Christophe Boltanski


Après la grand-mère, Myriam Boltanski, auteure d’une vingtaine de romans et d’essais sous le pseudonyme d’Annie Lauran, après les oncles, Christian et Jean-Elie, respectivement artiste plasticien et linguiste, après le père, Luc, sociologue, je demande le fils, Christophe, grand-reporter au Nouvel Observateur (pardon: à L’Obs) et auteur de ce premier roman, La Cache. Il y raconte l’histoire de sa famille en parcourant les différentes pièces de la maison parisienne de ses grands-parents rue de Grenelle. Un peu à la manière d’un Cluedo, sinon que ce n’est pas un meurtre qu’il va découvrir, mais une disparition, celle de son grand-père qui, pendant vingt mois, de l’automne 1942 à la Libération de Paris, s’est caché dans un espace aménagé sous l’«entre-deux», une petite pièce séparant au premier étage la chambre de la salle de bain. Avant, une fois la paix revenue, de reprendre son métier de gastro-entérologue à l’hôpital, parmi ceux qui l’avaient dénoncé ou avaient pris sa place.

Cette maison, Christophe l’a bien connue car ses parents, qui étaient encore jeunes, le mettait souvent chez les «Bolt» – pour son plus grand plaisir. Elle était, selon lui, la «métonymie» de celle qui régnait sur la tribu, sa grand- mère, une petite femme débordant d’énergie qui, résume-t-il, «nous a avalés pour nous protéger». Septième enfant d’une famille pauvre, adoptée par une «marraine» qui avait changé son prénom de Marie-Elise en Myriam, elle avait attrapé la polio pendant ses études de médecine. Mais elle niait son handicap et ses enfants et son petit-fils lui servaient de béquilles. Une femme éminemment paradoxale. Encartée au Parti communiste, alors qu’elle était issue de la bourgeoisie catholique de l’ouest de la France où elle possédait des terres, une famille plutôt antirépublicaine (l’un de ses frères passa par Vichy) mais totalement désargentée, elle recevait les «camarades» en «oubliant» de leur préparer à manger – au point qu’ils avaient fini par apporter leur frichti. Ne pouvant grossir, nourrir les siens n’était pas le premier de ses soucis. Souvent, il n’y avait pas grand-chose aux repas, son petit-fils allant se sustenter dans la cuisine à même les plats. «Le luxe côtoyait l’indigence, note-t-il. C’étaient des grands bourgeois vivant comme des clochards, des intellectuels dont les enfants n’étaient pas scolarisés.»

Avec son mari, dont les parents étaient arrivés d’Odessa dans l’entre-deux guerres, Myriam formait un couple anticonformiste qui rejetait les bonnes manières et les conventions. La famille vivait dans une sorte de présent perpétuel. Le passé n’existait pas, les anniversaires n’étaient jamais fêtés et l’avenir était nié. Revisitant ce monde fort singulier dont il s’est échappé en parcourant le monde, Christophe Boltanski a signé un magnifique premier roman, d’une grande maturité littéraire, à la fois drôle et grave. Et qui revient toujours vers la période de l’Occupation recrée dans sa complexité.