Premiers romans suite, dix auteurs à suivre


L’un des romans qui m’a le plus ravi cet automne est le premier de Maud Ventura, Mon mari. Après 15 ans de mariage, sa narratrice est toujours très amoureuse de celui qu’elle appelle « mon mari », sans jamais citer son prénom. Au point de rêver d’un éternel huis clos en sa compagnie, mais aussi de lui faire « payer » ce qu’elle considère comme des erreurs de sa part, méthodiquement consignées dans un carnet. Comme, par exemple, la comparer à une clémentine ou l’obliger à dormir dans le noir alors qu’elle n’aime pas cela. Car elle est persuadée qu’il ne l’aime pas autant qu’elle l’aime. Tout au long d’une semaine, cette prof et traductrice d’anglais, en doute perpétuel, se dévoile dans un exercice d’auto-analyse aussi masochiste qu’hilarant, jusque dans les savoureuses parenthèses. La soirée chez un couple d’amis est à ce titre un moment d’anthologie, l'épouse ne cessant de se comparer à son hôtesse. Un roman qui s’offre, mais avec discernement car il possède aussi de solides réfractaires. (L’Iconoclaste)

Dans un tout autre genre, Mourir au monde, le premier roman de Claire Conruyt est également une belle réussite. Vingt ans après son entrée au couvent, à la grande tristesse de sa famille, Sœur Anne doute de son engagement, hantée par les images de son enfance auprès de son jeune frère. Revenue d’Espagne où elle a été envoyée suite à une « faute », elle s’attache intensément à la postulante dont elle a la charge. Jusqu’à semer le trouble dans la communauté. Le style épuré, tout en retenue de ce très beau texte empreint de poésie est en parfaite harmonie avec son sujet et la puissance des sentiments qui l’habitent. (Plon)

J'ai du mal à accoler le terme « thriller » au premier roman de l’actrice et autrice de théâtre Isabelle Le Nouvel, même si son titre, La femme qui n’aimait plus les hommes, est un clin d’œil évident au premier volet de Millénium, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes. Car je ne voudrais pas, en mettant l’accent sur son suspense, pourtant réel, étouffer sa thématique qui lui confère sa puissance et son importance. Autrice d’albums pour enfants, Jeanne annonce à son mari qu’elle est enceinte. Cet important éditeur parisien le prend très mal, se montre violent, injurieux et menaçant. La jeune femme, qui s’est progressivement enfermée dans cette relation toxique, voit remonter en elle les viols subis enfant de la part du compagnon de sa mère. Le roman est ainsi construit sur ces deux époques distantes de 30 ans, entre lesquelles vient soudainement s’intercaler une autre scène, légèrement postérieure, où il est question d’une vengeance fomentée par une femme non nommée. L’écriture dense, précise, met subtilement à nu les pensées et interrogations de l’héroïne, tout se passant dans sa tête. (Michel Lafon)

On soupçonne également que quelque chose a dérapé dans l’enfance d’Alice, l'héroïne du premier roman de Sandrine Girard, Hors de toi, que l’on suit de ses 5 à ses 17 ans dans un désordre subtilement construit, au fil des différentes maisons qu'elle occupe, ses parents ayant divorcé lorsqu’elle avait 5 ans : la Maison-des-Vents, où elle vit avec sa mère et son beau-père qui boit, la Maison-de-Pierre, celle de sa nouvelle mamie, l’Appartement qu’elle partage avec son père et sa belle-mère qui la déteste, ne cessant de vouloir l’abaisser en l’injuriant, la Maison-des-Sables où elle passe avec eux un mois d’été, quand elle n’est pas dans la Maison-des-Vacances . À l’aide du « tu », l'autrice la regarde vivre avec une redoutable acuité, cernant au plus près la fillette puis l’adolescence qui trouvera son chemin pour échapper à toute cette boue. (Calmann-Lévy)

Si Blizzard fait partie des premiers romans qui ont été remarqués c’est par sa qualité, bien sûr, mais aussi par ce que son autrice, Marie Vingtras a été invitée par François Busnel à la Grande Librairie. Au cœur des étendues neigeuses de l’Alaska, dont la violence âpre est fort bien rendue, un enfant qui a échappé à la surveillance de sa mère lors d’une sortie est introuvable. Dans la tempête qui fait rage, plusieurs personnes partent à sa recherche. Son père, bien sûr, mais aussi des voisins. Au-delà de ce fil dramatique où il est, encore une fois, question d’un lourd secret lié à cette petite communauté humaine, c’est quasiment autant d’histoires qu’il y a personnages qui sont racontée, chacun d’entre eux plongeant dans son passé pour expliquer sa situation présente. (L’Olivier)

C’est aussi un véritable monde que recrée Frédéric Ploussard dans Mobylette, couronné par le prix Stanislas décerné à un premier roman. Mais un monde aux antipodes car il s'agit d'un foyer pour ados où travaille comme éducateur Dominique, un trentenaire plutôt désabusé car, tout compte fait, il rêvait d’une autre vie. Tout en témoignant une vraie empathie envers « ses » jeunes qu’il tente toujours de défendre, au point de se retrouver parfois dans des situations tragi-cocasses. Car le sérieux du propos est constamment désamorcé par le regard souvent décalé du narrateur, comme s’il lui était impossible d’accepter la gravité des situations dont il est le spectateur ou auxquelles il est mêlé. Ajoutons à cela sa famille complètement barge et quelques personnages assez barrés, eux aussi, et on obtient un roman déjanté, toujours surprenant. Mais dont la dimension délirante, « trop », ne fait jamais oublier la réalité tragique de ces jeunes prisonniers d’un passé qui a conditionné leur présent dont ils ont bien du mal à s’affranchir. Et l’écriture est en totale adéquation avec le contenu, imagée et bien peu corsetée. (Héloïse d’Ormesson)

Avant que le monde ne se ferme a également été couronné par un prix attribué à un premier roman, le prix Première Plume décerné par les librairies Furet du Nord et Decitre. Derrière ce très beau titre se cache l’histoire d’un « fils du vent », Anton, un Tzigane né dans la steppe kirghize qui, dans son kumpania, un cirque tout petit, mais renommé dans toute l’URSS durant les années 20, est devenu un merveilleux dresseur de chevaux. Protégé par un vieux sage violoniste et érudit issu d’une autre famille, il sait lire, ce qui n’est pas bien vu par ce peuple « sans écriture ». Suite au massacre, par les Allemands, des siens qui ont été assignés à résidence dans la région de Cracovie, il s’engage dans une traversée de l’Europe sous le joug nazi, des ghettos juifs et tziganes aux camps d’extermination d’où il revient vivant, mais devenu le « tombeau » des morts dans sa mémoire. Son voyage, géographique et intérieur, n’est pas fini, lui réservant son lot de surprises et d’émotions. Ce roman écrit par un professeur de lettres qui a décidé de parcourir le monde, Alain Mascaro, est un vibrant hommage au peuple tzigane et à sa faculté de résilience. (Autrement)

Les éditions Arléa ont, quant à elles, donné leur chance à deux premiers romans lors de la rentrée littéraire d’août-septembre, tous deux écrits par des femmes. Dans Les narcisses blancs, Sylvie Wojcik raconte quelques semaines dans la vie de deux femmes. Mais pas n’importe lesquelles, pas n’importe où et pas à n’importe quel moment. La jeune Gaëlle a quitté en douce le squat dans une maison abandonnée où elle vivait avec son ami pour suivre un tracé sur une carte découverte dans un magazine, celui du chemin de Compostelle. En route, dans un gîte, elle croise Jeanne, les cheveux gris-blancs, nettement plus âgée qu’elle, qui, elle aussi, traverse l’Aubrac. Mais dans quel but? Gaëlle est d'abord gênée par sa présence, avant d’accepter de voir sa solitude entaillée par cette compagne à la fois forte et discrète. C’est leur périple que l’on suit dans ce très court roman porté par la grâce d’une écriture qui veille à ne jamais envahir l’intimité de ses deux héroïnes. (Arléa)

La Madame du titre du premier roman de Gisèle Berkman est une vieille dame recluse, fan de Danielle Darrieux jeune, qui possède des photos dédicacées de ses stars préférées et joue du piano. Elle est observée, et donc racontée, par celle qui est à son service depuis des années. Et s'interroge: « Suis-je sa fille, sa bonne, sa protégée ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. » Leur quotidien est ainsi relaté, avec leurs habitudes, leurs rapports fluctuants, tantôt chaleureux, tantôt abrupts, tous comme sont rapportées les visites que reçoit Madame, notamment un certain Adam Lasry qui ensoleille ses dimanches. À travers les bribes de confidences recueillies ou les photos découvertes, principalement dans le secrétaire – pourtant interdit – de feu Monsieur, la narratrice tente d’imaginer le passé de sa patronne, juive ashkénaze qui a échappé à la déportation. On se laisse avec plaisir embarquer dans ce huis clos peut-être desservi par sa longueur – 400 pages – qui aurait mérité d’être plus resserrée. (Arléa)

Le Doorman est l’un des personnages que l'on aperçoit dans les nombreux films qui se passent à New York, sans que l’on retienne forcément sa présence : souvent vêtu d’un habit rouge à boutons dorés, il est le portier des nombreux immeubles à appartements qui jalonnent les belles avenues de Manhattan. Il est aujourd’hui le héros du premier roman de Madeleine Assas paru début 2021. Sa rencontre avec Ray, le Doorman du 10 Park Avenue, ouvre une double porte au lecteur : sur le passé de ce pied-noir juif d’origine espagnole, au long du parcours et des amours de cet orphelin arrivé sans rien et devenu un authentique New-Yorkais ; et sur la ville elle-même qu’il ne cesse d’arpenter, parcourant ses quartiers très contrastés, en compagnie de son ami palestinien dont il connaît les différents membres de la famille. Ce roman magnifique, extrêmement prenant, peuplé de multiples personnages, conduit le lecteur à travers cette cité mythique du milieu des années 60 au début du troisième millénaire. (Actes Sud)


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