Prix Goncourt : place aux nouvelles têtes !

La mode du dégagisme toucherait-elle également les jurés Goncourt, qui remettent leur prix ce mercredi 7 novembre ? Du millésime 2018, on retiendra en effet la place accordée aux nouveaux romanciers (qui ne sont pas forcément jeunes). Sur les quinze titres retenus début septembre sur leur première liste, plus de la moitié étaient des premiers (quatre) et deuxièmes (quatre) romans. Et aucun, parmi les sept autres, n’était signé par une véritable « tête de gondole ». On pourrait rétorquer que leur choix s’est en partie fait par défaut, vu la faiblesse de cette rentrée littéraire. Oui et non. Oui, car il est vrai que les romans publiés m’ont semblé, dans l’ensemble, très moyens, et parfois même fort décevants, comme Le Guetteur de Christophe Boltanski qui avait ébloui avec son premier roman, La Cache, et, surtout, Un monde à portée de main de Maylis de Kerangal, dont j’attendais énormément après l’époustouflant Réparer les vivants. Mais non, aussi, car les livres des auteurs en herbe sélectionnés sont de bonne, voire d’excellente tenue, et méritent l’attention qui leur est ainsi portée.

C’est plutôt le choix des « anciens » sélectionnés sur la première liste qui m’interpelle. Car si Dix-sept ans (Gallimard) permet à Éric Fottorino d’enfin accorder le premier rôle à sa mère, après avoir à plusieurs reprises parlé de ses pères ; si L’évangile selon Youri (Stock) amène le psychiatre Tobie Nathan à porter un regard sur notre époque à travers un jeune gitan devenant une sorte de Christ contemporain ; si, dans La révolte (Stock), Clara Dupont-Monod offre la parole à Richard Cœur de Lion pour redonner vie, une seconde fois, à sa mère Aliénor d’Aquitaine ; si Hôtel Waldheim (Viviane Hamy) conduit François Vallejo à replonger dans l’histoire de la Guerre froide, et plus spécifiquement celle de la RDA ; si L’ère des suspects (Grasset) est un polar ancré dans une réalité socio-politique terriblement actuelle que Gilles Martin-Chauffier, rédacteur en chef à Paris-Match, connaît bien ; et si, dans Quatre-vingt-dix secondes (Albin Michel), Daniel Picouly se met dans la peau de la montagne Pelée dont l’éruption a ravagé, en 1902, la ville de Saint-Pierre en Martinique, on reste, à chaque fois, dans une littérature assez convenue.


Parmi ces plus ou moins vieux briscards, seul sort du lot le roman de Thomas B. Reverdy, qui figure d’ailleurs dans le dernier carré des impétrants. Son titre, L’hiver du mécontentement (Flammarion), expression empruntée à Richard III, la tragédie de Shakespeare que l’un de ses personnages répète, qualifie désormais l’hiver 1978-1979 durant lequel la Grande-Bretagne a été paralysée par de grandes grèves qui ont conduit à ce jour funeste que fut l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher (présente dans le roman). Suivant quelques hommes et femmes, l’auteur d’Il était une ville reconstruit avec un souci quasi documentaire cette époque troublée et assez désespérée, qui n’est pas sans faire écho à la nôtre.


Par une étrange coïncidence, les quatre premiers romans qui ont figuré dans la sélection de septembre, avant de disparaitre en cours de route, sont tous écrits par des femmes. Je passerai vite sur La vraie vie (L’Iconoclaste) de la Belge Adeline Dieudonné, l’une des meilleures ventes de cet automne, ainsi que sur Ça raconte Sarah (Minuit) de Pauline Delabroy-Allard, qui retiennent davantage l’attention par leur contenu, une vie de famille plutôt hard d’un côté, une histoire d’amour entre femmes assez hot de l’autre, que par leur écriture sans grand relief. La vérité sort de la bouche du cheval (Gallimard), de la Marocaine Meryem Alaoui, m’a semblé plus personnel. Sa narratrice, prostituée à Casablanca, volubile et observatrice, volontiers caustique aussi, et en tout cas solidement indépendante, raconte sa vie quotidienne de mère d’une fillette. Son destin change lors de sa rencontre avec une compatriote installée aux Pays-Bas revenue tourner un film sur son quartier.

Le premier roman le plus fort, parmi ces quatre-là, est, à mon sens, celui d’Inès Bayard, Le malheur du bas (Albin Michel). Il s’ouvre sur une citation des Choses de Perec et, effectivement, dans les premières pages, ses héros, Marie et Laurent, ne sont pas sans évoquer, plus d’un demi-siècle après, le couple que formaient Sylvie et Jérôme. Jusqu’à ce que la jeune femme, qui venait de prendre la décision d’avoir un enfant, se fasse violer. Elle se tait, convaincue qu’elle n’a pas d’autre possibilité, et sa vie devient une souffrance perpétuelle, tant physique que morale. L’auteure, qui n’a que 26 ans, a trouvé le ton juste pour rendre compte de cette lente descente aux enfers qui laisse le lecteur au tapis.


Et donc, toujours sur la première liste, se sont retrouvés quatre deuxièmes romans de qualité, dont trois figurent parmi les finalistes. Éjecté de la deuxième sélection, Quand Dieu boxait en amateur (Grasset), est un bien bel hommage que Guy Boley rend à son père. Ce forgeron né en 1926 à Besançon, « entre les rails et les wagons », aimait «l’enclume, la boxe et l’opérette. Et le théâtre par-dessus tout». Ce qui l’amenait à être de temps à autre embauché par le théâtre municipal pour des « petits rôles de fantaisie ». À travers ce récit, l’auteur du déjà remarqué Fils du feu (Grasset) ressuscite un homme fasciné par les mots, découverts dans le Larousse illustré du début des années 1960, et par une insatiable soif d’apprendre.



Sélectionné pour les cinq principaux prix littéraires automnaux, Frère d’âme (Seuil) révèle David Diop, un écrivain d’origine sénégalaise qui enseigne à l’université de Pau. Son narrateur est un jeune tirailleur sénégalais propulsé dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Après avoir vu mourir son « plus que frère », culpabilisant de n’avoir pas pu le sauver, ce « soldat sorcier » sombre dans une folie meurtrière qui le pousse à couper les mains des soldats allemands qu’il tue. Au point d’inquiéter ses supérieurs qui l’expédient à « l’Arrière ». Le style magnifique et envoûtant, plus poétique que réaliste, relate comment la sauvagerie d’une situation peut amener ses acteurs à perdre progressivement le contrôle de leur propre existence, et à vendre leur âme au diable, devenant eux-mêmes des sauvages.


Après un splendide premier roman très sombre, Aux animaux la guerre (Babel noir), qui mettait en scène des personnages déclassés dans sa région natale des Vosges, Nicolas Mathieu prend pour héros, dans Leurs enfants après eux (Actes Sud), des adolescents qu’il suit pendant quatre étés, de 1992 à 1998. On retrouve ici le même ancrage dans une réalité familiale et sentimentale, sociale et sociologique, parfaitement recréée, qui emprisonne ses proies dans un destin auquel il leur est de plus e plus difficile d’échapper. Le style est âpre, les dialogues bruts, les rapports humains souvent durs, le tout décrit avec une troublante justesse et une puissante véracité.




Maître et esclaves (Gallimard) de Paul Greveillac, enfin, est une autre éclatante réussite. Tout comme Les âmes rouges, son premier roman qui recréait la censure culturelle sévissant dans l’URSS stalinienne, donnait l’impression d’avoir été écrit par un auteur russe, celui-ci pourrait être l’œuvre d’un écrivain chinois tant sont formidablement bien documentées les décennies qui en forment la trame, du « Grand bond en avant », folie de Mao qui prétend construire une « nouvelle Chine », aux années 1990. Cette histoire terrible et terrifiante, on la découvre dans les pas de Kewei, fils de paysans « moyen riches » qui choisit de devenir peintre, prenant ainsi le chemin que son père, passionné par le dessin mais peu docile, n’avait pas pu suivre. « Grâce » à son talent, il sera propulsé dans les hautes sphères d’un État impitoyable où l’on doit abandonner toute humanité pour pouvoir survivre.