Prix littéraires 2014 : quelques bonnes nouvelles


Si la quinzaine de prix littéraires distribués en France entre septembre et décembre 2014 reflète l’état de la littérature française, on peut en déduire que celle-ci se porte bien, voire très bien, sans être exceptionnelle. La meilleure nouvelle de l’automne dernier est le Nobel décroché par Patrick Modiano, un pur écrivain non encombré de considérations géopolitiques et autres, créateur d’un monde cohérent et fort qui n’existe que par les mots. Pour se convaincre de l’heureux choix de l’Académie suédoise, il suffit de lire son discours de réception, une merveille d’intelligence. Ceux qui affirment avec mépris que l’auteur de Dora Bruder écrit toujours le même livre, qu’il touille sans cesse dans le même pot, ne l’ont pas lu. Il poursuit une obsession – la mémoire – dont il explore les mille et une facettes. La plus prégnante concerne la Deuxième Guerre mondiale qu’il n’a pas connue (il est né en 1945) mais à laquelle est lié son père. Je renvoie d’ailleurs au magistral Dans la peau de Patrick Modiano de Denis Cosnard paru il y a quelques années chez Fayard ainsi qu’au récent volume des Cahiers de l’Herne.



Quatrième bonne nouvelle, le Médicis attribué à Terminus radieux (Seuil/Fiction & Cie) d’Antoine Volodine. Ce prix a le mérite, qui n’est pas mince, de permettre à celui qui invente depuis 30 ans une littérature qu’il qualifie de «post-moderne» , et qui signe chez d’autres éditeurs des livres sous différents patronymes – Manuela Draeger pour adultes, Lutz Bassmann et Elli Kronauer pour adultes ou enfants et jeunes ados -, d’être connu d’un plus large public.

Cinquième bonne nouvelle: le très localisé Grand Prix du Roman Métis de Saint-Denis de la Réunion a couronné Koli Jean Bofane pour Congo Inc. (Actes Sud) dont j’ai déjà parlé sur ce blog. Un pygmée quitte son village pour Kinshasa avec l’ordinateur dérobé à une africaniste belge sur lequel il a appris à jouer en ligne. Logeant parmi les enfants des rues, ce «mondialiste» convaincu s’associe avec un Chinois pour vendre une eau soi-disant suisse.

Tout cela n’est pas si mal. Ajoutons quelques autres livres de qualité qui repartent avec une médaille.

Meursault, contre-enquête (Actes Sud) où, avec intelligence, le journaliste algérien Kamel Daoud donne la parole au frère de l’Arabe tué par le narrateur de l’Etranger de Camus (Prix des Cinq continents de la Francophonie et Prix Mauriac).

Bain de Lune (Sabine Wespieser) de l’Haïtienne Yanick Lahens raconte l’histoire de deux familles liées par un mélange d’amour et de rivalités qui devient celle d’une île douloureusement marquée par les dictatures successives des Duvalier père et fils, et leurs tristement célèbres Tonton Macoutes, puis par la présidence contestée de Jean-Baptiste Aristide (Prix Femina).


Pas pleurer (Seuil) est un récit (le terme de roman me semble abusif) où Lydie Salvayre alterne l’histoire de sa mère et la voix de Georges Bernanos pendant la Guerre d’Espagne. (Goncourt)

Dans Les tribulations du dernier Sijilmassi (Julliard), Fouad Laroui raconte la prise de conscience d’un ingénieur – «Qu’est-ce que je fais ici?» – qui, contre l’avis de sa femme principalement intéressée par son salaire, retourne dans le village de sa famille non loin de Casablanca (Prix Giono).

L’Aménagement du territoire (Gallimard), deuxième roman d’Aurélien Bellanger après L’Invention de l’information, conte, sous une forme presque policière, l’épopée de la France du chemin de fer par le prisme d’un village de Mayenne promis au désenclavement grâce au passage d’une ligne TGV. (Prix de Flore).

Je ne peux en revanche rien dire ni de l’Interallié attribué au premier roman de Mathias Ménégoz, Karpathia (P.O.L.), dont le cadre est la Transylvanie dans les années 1830, ni du Prix du Style dévolu au Météorologue (Seuil) d’Olivier Rolin, portrait de Alexéi Feodossévitch Vangengheim, premier directeur du service hydro-météorologiste d’URSS envoyé au goulag pour avoir donné de mauvaises prévisions, n’ayant pas lu ces livres.

Par contre, je ne partage pas l’admiration de la majorité des critiques pour Le Royaume (P.O.L.) d’Emmanuel Carrère (couronné notamment par Le Monde), intéressant sur le fond mais dépourvu de style (comme les précédentes autofictions de l’auteur de D’autres vies que la mienne), ni, surtout, pour L’Amour et les forêts (Gallimard) d’Eric Reinhardt (Prix France Télévision) que je trouve très médiocre (tout comme son précédent pourtant encensé Le Système Victoria), Principalement le premier chapitre écrit n’importe comment. L’engouement pour ces deux écrivains reste pour moi un mystère.