Quand Cosa Nostra décide de parler


Gaspare Spatuzza, © Il Giornale


La Cour d’Appel de Palerme a repris, au début de ce mois de novembre, les débats d’audience dans le cadre du procès du sénateur Marcello Dell’Utri. En première instance, M. Dell’Utri, associé en affaires de Silvio Berlusconi depuis plus de quarante ans et co-fondateur de Forza Italia, le parti politique du premier ministre italien, a été condamné à une peine de neuf ans pour collusion externe avec une association de type mafieux. Les magistrats l’ont reconnu coupable d’avoir contribué aux investissements de la mafia sicilienne dans la Fininvest, la holding financier de M. Berlusconi. Il aurait aussi, toujours selon les juges palermitains, négocié au début des années nonante avec Cosa Nostra l’arrivée sur la scène politique italienne du futur parti de M. Berlusconi. Négociation dans le cadre d’un donnant-donnant du type : je te laisse faire, tu m’apportes tes voix. Bref extrait de la conclusion de l’arrêt : « La preuve est faite que M. Dell’Utri a promis à la mafia des avantages politiques en échange d’un appui électoral en faveur de Forza Italia. » En clair, la Cour d’Appel de Palerme aura à confirmer ou à infirmer l’existence d’un pacte entre Cosa Nostra et le parti politique de Silvio Berlusconi, Forza Italia, dont M. Dell’Utri aurait été l’architecte. Dans ce cadre, le témoignage du repenti Gaspare Spatuzza, ce vendredi 5 décembre dans la salle bunker du Palais de Justice de Turin, est accablant. Il cite, notamment, le contenu d’une de ses conversations avec Giuseppe Graviano, le boss sicilien de Brancaccio : « En 1993, Graviano m’a dit que nous avions obtenu ce que nous souhaitions grâce au sérieux des personnes avec qui nous avions négocié et qui n’étaient pas comme ces socialistes qui s’étaient contenté de prendre des voix aux élections de 1988 sans assurer la contrepartie. » Il ajoute : « Ces négociateurs, nos référents dès le début des années nonante, étaient le patron de la chaîne de télévision Canale 5, Silvio Berlusconi, et Marcello Dell’Utri, un sicilien comme nous. »

Jusque-là, rien de bien nouveau. Depuis le début, ces accusations planent au-dessus des quinze années de vie politique de MM Berlusconi et Dell’Utri comme un nuage de honte. Mais Spatuzza, qui avoue sa participation à plus de quarante meurtres et à une demi-douzaine d’attentats parmi les plus sanglants de l’histoire d’Italie, ajoute un élément nouveau. Un élément dont la gravité rend chancelante jusqu’à sa transcription : le premier ministre et son bras droit seraient passivement impliqués dans une série d’attentats orchestrés par Cosa Nostra, dont ceux ayant entraîné la mort des juges anti-mafia Falcone et Borsellino. La théorie développée par Spatuzza est la suivante : ces crimes odieux auraient fait partie d’un plan négocié de déstabilisation de l’Etat, un plan terroristico-mafieux visant à détruire les ennemis jurés de Cosa Nostra et à permettre ensuite l’implantation d’un système politique plus perméable aux intérêts mafieux. Pour crédibiliser ses dires, Spatuzza déclare avoir lui-même été un des principaux organisateurs de ces attentats. Il fournit des noms, des dates, des références. Offre à la Cour les preuves de sa culpabilité. Naturellement, les propos d’un assassin, d’un criminel de la pire espèce ne peuvent être placés sur le même pied que ceux d’un chef de gouvernement, Silvio Berlusconi, qui se dit étranger à toute cette histoire. Ils doivent être manipulés avec gants et pincettes tant ils sont imbibés des larmes et du sang de centaines de victimes. Face à une telle accusation, l’observateur ne doit ni s’indigner ni s’exalter. Sans vérification, sans recoupage par le pouvoir judiciaire, les propos de Gaspare Spatuzza ne valent pas grand-chose. Mais ils ne peuvent non plus être balayés d’un simple revers de la main. Car l’audition des repentis est l’arme qui a permis à l’Etat italien d’infliger à la mafia ses plus lourdes défaites, qui a rendu possible l’arrestation des capi dei capi de la famille des Corleone, Toto Riina et Bernardo Provenzano, ainsi que de centaines d’hommes de main. Dans ce contexte, les prochaines auditions de la Cour d’Appel de Palerme peuvent prendre une tournure historique. Non seulement pour le sort personnel de MM. Dell’Utri et Berlusconi. Mais aussi pour l’avenir de l’Etat italien sous sa forme actuelle, la deuxième République, née des cendres laissées par l’Opération Mains propres. Jusqu’à ce jour, jamais dans l’histoire politico-judiciaire transalpine le point de vue de Cosa Nostra n’a été fourni par un leader de l’organisation. Pas un mot des capi. Comme Spatuzza, les Buscetta, Contorno, Mannoia, Cancemi, Giuffrè et autres repentis étaient des hommes d’honneur, autrement dit des hommes de mains. Cela changera ce vendredi 11 décembre avec l’audition des frères Graviano, les boss de Brancaccio. Fait rarissime, à ce jour ni l’un ni l’autre n’ont prononcé d’excommunication à l’encontre de Spatuzza. Au contraire, ils ont accompagné ses aveux par le silence, allant jusqu’à lui témoigner leur respect. Giuseppe, le plus âgé des frères Graviano, a d’ores et déjà promis aux enquêteurs « un coup de main » pour établir la vérité sur les attentats. En particulier ceux qui ont visé les juges Falcone et Borsellino. D’ici là, le pays suspend son souffle. Nous l’avons dit : le sort de la République italienne et celui de ses hommes phares pourrait se jouer dans les jours qui viennent.

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