Quand la bande dessinée s’intéresse à l’Histoire…

Cela donne souvent lieu à d’excellents albums. Morts pour la France (Perna et Otero) est doublement passionnant. Par son propos, d’abord, mais aussi parce que les faits rapportés ne font pas consensus parmi les historiens. Une polémique d'ailleurs présente dans le récit. À savoir : des soldats français ont-ils sciemment abattu plusieurs dizaines de soldats indigènes le 1er décembre 1944 dans le camps militaire des troupes coloniales de Thiaroye, au Sénégal ? Pour l’historienne Armelle Mabon, cela ne fait aucun doute, il s’agit bien d’un « massacre prémédité ». Mais pour l'historien Julien Fargettas (présent dans l’album sous un autre nom), il s’agirait d’une « bavure », une rébellion de tirailleurs sénégalais, qui réclamaient leur solde, mâtée un peu violemment par les troupes coloniales. Cette tragédie a été rappelée par François Hollande, pour la première fois, lors de son discours à Dakar en 2012, citant 35 morts, chiffre « officiel » qui serait pour moitié inférieur à la réalité, selon un autre décompte. Armelle Mabon, qui rappelle que le seul gendarme à avoir dit la vérité a été muté à Cayenne, estime que le bilan est nettement plus lourd.

Les deux auteurs prennent résolument son parti, suivant pas à pas son travail d’enquête, et leur bande dessinée est

en tous points remarquable. (Les Arènes BD)


Autre éclatante réussite, La tragédie brune est l’adaptation, par Thomas Cadenne et Christophe Gaultier, d’un ouvrage très peu connu publié en 1934 par le journaliste Xavier de Hauteclocque. Ce cousin germain de Philippe Leclerc, le libérateur de Paris à la tête de la 2e DB, est l’un des seuls reporters français, avec Joseph Kessel, à être allé en Allemagne, en début des années 1930, pour se rendre compte de la montée du péril hitlérien. Ce récit rend compte de son voyage effectué en octobre 1933, moins d’un an après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, à la veille d’élections gagnées d’avance par les nazis, les partis d’opposition ayant été interdits. Il découvre que tous ses contacts, jusqu’il y a quelques mois hostiles aux nationaux-socialistes, se montrent désormais nettement plus accommodants.

Il sera assassiné par la Gestapo en 1935 lors d’un ultime séjour outre-Rhin. En annexe de l’ouvrage, figurent les premiers chapitre du texte original, disponible en format numérique aux Arènes. (Les Arènes BD)


Le singe jaune, de Barly Baruti et Christophe Cassiau-Haurie, raconte un autre épisode historique méconnu ; l’adoption par des familles belges, entre 1958 et 1962, de quelque trois cents enfants nés d'un père blanc (en général belge) et d'une mère burundaise, rwandaise ou congolaise. L’un des personnages de l’album, élevé par un couple flamand, fait partie de ces «orphelins de pères bien vivants ». Ce peu glorieux fait historique est ici évoqué à travers l’histoire d’une expédition partie à la recherche d’un hypothétique primate inconnu découvert dans la brousse congolaise par un spécialiste des espèces rares. (Glénat)


L’observatrice, enfin, est quasiment contemporain puisqu’il se déroule en 2005 au Kirghizistan, où l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) a envoyé des observateurs pour veiller au bon déroulement des premières élections présidentielles libres depuis l’indépendance. Mathilde, une jeune femme idéaliste de 27 ans, effarée par le manque de moyens, notamment à l’hôpital et consciente que les dés sont pipés d'avance, va devenir un grain de sable dans ce rouage trop bien huilé. Cosigné Emmanuel Hamon et Damien Vidal, le scénario se délite petit à petit, jusqu’à un final assez peu convainquant, quittant le côté documentaire au profit d’un dénouement rocambolesque aussi incongru que peu crédible. (Rue de Sèvres)