Quand la BD se mêle de politique et d’histoire


Si ses liens avec la politique et l’histoire de sont pas nouveaux – par exemple chez Bilal ou Tardi, pour citer deux auteurs actuels -, la bande dessinée semble plus que jamais en phase avec son époque pour en dénoncer les travers et les dangers. Plusieurs albums ont par exemple eu pour héros Nicolas Sarkozy et, récemment, La Présidente pointait les risques de l’élection de Marine Le Pen en 2017. Etienne Davodeau, avec ses documentaires – Rural!, Les mauvaises gens, Un homme est mort, Les Ignorants –, mais aussi avec certaines fictions – Lulu femme nue, Le Réflexe de survie, La Gloire d’Albert -, est un familier de ce terrain-là. Tout comme le scénariste Xavier Bétaucourt qui, dans le remarquable Noir métal, racontait, avec le dessinateur Jean-Luc Loyer, la fermeture de Metaleurop à Noyelles-Godault.


Cet album, en partie prépublié dans le mook consacré à la bande dessinée, La Revue dessinée, confirme que le 9ème art est tout à fait compatible avec le reportage. A travers les témoignages qu’ils recueillent, les deux auteurs dévoilent un passé noir et quelque peu inquiétant de l’histoire de France récente, souvent ignoré par ceux qui n’en ont pas été les contemporains. «C’est une histoire cachée, planquée sous le tapis de la 5è République, explique Benoît Collombat. Ces années-Giscard sont extrêmement violentes. Si le contexte est différent de ceux l’Italie ou de l’Allemagne, la France a en effet également connu ses années de plomb. Lorsque vous faites le compte des syndicalistes, opposants étrangers, magistrats, etc., assassinés au cours de cette période, vous obtenez une liste d’au moins cinquante personnes.»



Flammarion réédite A l’ombre des tours mortes d’Art Spiegelman, album augmenté de dix pages de textes et dessins consacrés aux attentats contre Charlie Hebdo (d’où l’ajout, en couverture, de Charlie Brown assommé par le turban du prophète et tenant une pancarte sur laquelle on peut lire: «Rien n’est pardonné»). Publié en 2004, cette bande dessinée grand format aux pages cartonnées est une compilation des planches parues dans le journal allemand Die Zeit au lendemain du 11 septembre 2001. L’auteur de Mauss y évoque sa réception de cet événement et le traumatisme qui a suivi. Mais pas seulement, et c’est ce qui rend le résultat troublant, passionnant et réussi. Dans les mises en page éclatées, figurent en effet, mêlées à des extraits de son journal intime sur fond des tours qui flambent puis s’effondrent, des dessins très divers: lui-même et sa femme recherchant leur fille de 14 ans qui vient de faire sa rentrée scolaire non loin du World Trade Center, une souris (celle de Mauss) réfléchissant sur le caractère «indescriptible» des attentats ou encore d’autres strips stigmatisant la réaction des autorités américaines, et notamment la guerre en Irak qui a suivi. Le dessinateur new-yorkais reprend également quelques-unes des séries américaines pionnières de son art, les Katzenjammer Kids (Pim Pam Poum en français), Little Nemo, Hogans’s Alley ou Bringing Up Father (La Famille Illico).

Dans les pages complémentaires, Nadja, la fille du dessinateur, raconte la manifestation parisienne monstre du 11 janvier 2015 où elle se trouvait avec quelques amis. «En 2001, à quatre rues de distance, se souvient-elle, j’ai vu mon horizon se fracasser au sol, mon lycée disparaître dans un nuage de fumées toxiques et puis je me suis vue en train de crier de tout en haut et, depuis ce jour-là, une partie de moi est restée là, au-dessus de la West Side Highway, à planer et à attendre.» Une souris rappelle que «L’insolence est dans l’ADN de la caricature». Et Art Spiegelman raconte aussi qu’en juin 2006, suite à l’affaire des caricatures au Danemark, il a publié dans le magazine Harper’s un long article accompagné des caricatures auxquelles il donnait une note «sur une échelle de une à quatre bombes de fatwa en fonction du caractère provoquant» qu’il leur attribuait «en tant que caricaturiste juif laïque vivant à New York».