Quand MR fâché, MR toujours faire ça


Les lanciers du MR ont sonné la charge, pour ne pas dire l’hallali, après la chronique que j’ai publiée sur le site du Soir dimanche dernier, et ils sont tous montés au front, par ordre hiérarchique : Richard Miller, Corentin de Salle, Drieu Godefridi, avec le soutien de l’artillerie lourde, Olivier Chastel, Denis Ducarme et consorts, sans oublier nombre de fantassins sur les réseaux sociaux. Serait-ce que je leur ai fait peur ?


Ils vous diront : non, c’est que j’ai proféré un grand nombre de bêtises. Mes critiques du bilan gouvernemental sont dictées par le PS, voire le PTB, elles sont erronées, elles ignorent la réalité et les faits.


En matière de politique, les faits n’existent qu’à travers leurs interprétations. Mais j’y reviendrai ; je ne suis pas politique ni journaliste, je suis en train de rassembler des informations rigoureuses et précises pour étayer mes critiques, et lorsque j’en disposerai, je reviendrai sur chaque point soulevé par Richard Miller ou Steve Detry. Si je me suis vraiment trompé, je le reconnaîtrai.


Mais l’essentiel de ma réaction à l’interview de Louis Michel, qui venait après les cartes blanches de Richard Miller et de Corentin de Salle, portait sur tout autre chose. C’est cette critique que le contre-feu des attaques que je subis essaie de faire oublier.

Le MR est (était ?) un parti démocratique absolument respectable, défendant une des quatre grandes idéologies de la révolution (avec le marxisme, l’anarchisme et le fascisme). Des quatre, elle est assurément celle dont les réalisations historiques ont apporté le plus à la démocratie contemporaine ; le marxisme s’est fourvoyé dans les régimes totalitaires que l’on sait, le fascisme n’a jamais été une idéologie positive et ne peut apporter que le crime généralisé et la guerre. Quant à l’anarchisme, la plus exigeante en termes de responsabilité individuelle, elle n’a connu presque aucune réalisation historique, à cause justement de cette exigence.


En Belgique francophone, tous les partis, à l’exception des PP et autres La Droite, défendent les valeurs démocratiques et sont honorables. Mais les deux plus importants, le PS et le MR, ont subi, chacun dans leurs fiefs, les dérives d’un pouvoir sans partage et trop long, et le clientélisme de l’un et de l’autre sont absolument détestables. Ce n’est pas spécifique à ces partis ; c’est la triste logique d’une professionnalisation de la politique et d’un refus de limiter dans le temps ce qui devrait être un véritable service public, pas une profession.


Et puis, sont venues les élections de 2014…


Il y a un point sur lequel je suis en parfait et total accord avec Charles Michel : aucune alliance avec la N-VA n’est possible. Mais Charles Michel n’est plus d’accord avec lui, car l’attrait du pouvoir a été plus fort que ses convictions, de même que le désir d’infliger un affront à Elio Di Rupo.


Depuis, et c’est le fond de ma critique, le MR s’est aligné sur les positions et les attitudes de la N-VA. Pourquoi ? Parce qu’ils se rejoignent sur une politique économique libérale : c’est l’explication officielle. Parce qu’il fallait bien que quelqu’un s’y colle, sans quoi la Belgique était morte. Parce que c’était la faute du PS – qui a effectivement joué un jeu assez minable en l’occurrence. Et sans doute aussi parce que l’aile droite du MR apprécie la posture extrêmement droitière de la N-VA – il suffit de voir les appels à une droite « digne de ce nom » de Drieu Godefridi. Cela a fini par déteindre sur tous les membres du MR, même ceux qui, jadis, défendirent un libéralisme social qui était leur fierté.

Quoi qu’ils s’en défendent, les chiens de garde du parti s’attaquent aujourd’hui à quiconque ose critiquer l’action de Charles Michel. Le mot d’ordre que celui-ci semble avoir donné pour la communication est : « réagir à toutes les attaques,discréditer les opposants ». Mentir aussi, s’il le faut, comme le premier ministre le fit sans vergogne lorsqu’il promit aide et support aux parents de la petite Mawda, qui sont depuis des mois dans l’attente d’un geste qui devait être urgent. Pour Louis Michel et les siens, toute la presse francophone est de gauche et hostile au gouvernement. J’ai rappelé sur les antennes de la Première que La Libre et L’Echo, ainsi que d’autres médias, publiaient régulièrement des articles positifs et objectifs sur l’action du gouvernement ; cela ne voulait évidemment pas signifier que ces médias étaient à la solde du MR. C’était pour faire remarquer combien l’attaque de Louis Michel était absurde.


Le discrédit du contradicteur se joue sur deux modes : les membres de l’opposition sont discrédités parce qu’ils sont supposés être menteurs et de mauvaise foi ; les journalistes, parce qu’ils sont partisans ; les autres, parce qu’ils sont incompétents ou manipulés. Bien sûr, Richard Miller peut affirmer haut et fort qu’il a toujours défendu la liberté de la presse; mais RM n’est pas le MR. Et quand, en juin dernier à Steenokkerzeel, une équipe de journalistes se fait interpeller alors qu’elle fait son boulot, le premier ministre n’a même pas la décence de présenter des excuses et de regretter l’évidente atteinte aux droits de la presse.


Les journalistes ne sont pas orientés politiquement, quelles que soient leurs convictions personnelles. Le face à face publié par La Libre illustre une fois de plus la manière caricaturale que le MR a de présenter la situation ; prenant pour source un sondage où les journalistes sont interrogés sur leur vote et leur préférence politique – mais depuis quand les journalistes perdraient-ils le droit de vote sous prétexte qu’ils font ce boulot ? –, Etienne Dujardin, conseiller communal MR range dans le grand sac de gauche tout ce qui n’est pas MR, dont 46 % d’Ecolo ! Pour lui, un journaliste qui vote à gauche fera systématiquement mal son boulot de journaliste. Heureusement, La Libre a posé la même question à Martine Simonis, secrétaire générale de l’Association des journalistes professionnels, qui remet les pendules à l’heure.

C’est le b-a-ba du métier : mettre ses opinions de côté et tâcher d’être le plus objectif possible. Lorsque Drieu Godefridi propose d’imposer un quota de 30 % de journalistes de droite, on ne peut qu’être effaré de la pauvreté de cette pensée « de droite ». Outre sa contradiction radicale avec les principes du journalisme et du libéralisme, que révèle cette proposition absurde ? Que la droite ne pourrait pas trouver plus de 30 % de journalistes acquis à sa cause ? Ou qu’ils seraient tellement supérieurs que cette minorité suffirait à contrebalancer les 70 % d’ennemis ? Merci à Edgar Szoc (dangereux gauchiste, et humoriste de surcroît) d’avoir démonté les défaillances logiques de Godefridi : « Drieu Godefridi est opposé à toute politique de quota de nomination de femmes et de personnes issues de minorités ethniques à des postes à responsabilité, au prétexte que seule la compétence doit servir de critère.

Drieu Godefridi demande l'établissement d'un quota d'au moins 30% de journalistes de droite dans la presse subventionnée (dans toute la presse, donc).

Drieu Godefridi pense donc, contrairement à moi, que les journalistes de droite sont nécessairement incompétents. »


L’attitude du MR est triste. Mais ce qui est dangereux, c’est que cette pensée se diffuse à tous niveaux : les journalistes, comme les académiques, comme les magistrats et tous les acteurs civils, sont priés de s’occuper de leurs affaires, pas de politique. Le site de l’Association des Journalistes professionnels regorge d’informations sur la lutte de plus en plus tendue entre le gouvernement (et en particulier le premier ministre) et la presse. Comme pour Trump, Bolsonaro, Orban et d’autres, la presse n’est plus dans l’opposition normale et traditionnelle qui est inhérente à sa fonction de quatrième pouvoir ; elle est présentée au public, à travers les réseaux sociaux, comme l’ennemi de la démocratie. Et ceci est inacceptable.


Il en va de même pour tous les autres acteurs de la vie publique, cibles d’un pouvoir politique de plus en plus fragilisé par rapport aux valeurs démocratiques – car malheureusement, ce n’est pas l’apanage de Charles Michel, même si l’assaut est, de son côté, le plus vif et le plus violent. Willy Demeyer, bourgmestre PS de Liège, disait mardi matin sur les antennes de la RTBF qu’Ecolo et la FGTB devaient s’occuper de leurs affaires ; Thomas Gadisseux, le journaliste qui l’interviewait (certainement un dangereux gauchiste, bien que Demeyer soit socialiste…), n’a pas manqué de réagir à ces demandes étonnantes. En effet, les affaires que traite tout pouvoir sont, par définition, les affaires de tous : res publica, la chose publique, pour laquelle les électeurs mandatentdes élus, ce qui n’exonère pas ces derniers de rendre des comptes, et pas seulement lors des élections.


Les journalistes doivent critiquer et informer.

Les académiques ne doivent pas s’enfermer dans la tour d’ivoire de leur science. Ils ont une responsabilité vis-à-vis de la société qui les finance. Cette responsabilité est aussi politique.

Les artistes aussi. Les magistrats, les avocats. Les gens. Toutes et tous.


La violence des réactions qu’a suscitées ma chronique est avant tout le signe d’un malaise au sein du MR. Parce que je suis attaché à la démocratie et aux libertés, qui ne sont heureusement pas la propriété exclusive du MR – tout comme l’écologie devrait être au cœur des programmes de tous les partis –, je ne peux pas ne pas réagir à ces dérives et rappeler que l’alliance avec la N-VA est porteuse d’un germe fatal.

Y a-t-il moyen de faire autrement ? On rétorquera que les partis flamands ont depuis longtemps accepté la situation de fait : la N-VA représente 40 % des électeurs de Flandre, on ne peut pas les exclure d’un gouvernement. Est-ce pour autant une raison de participer à ce gouvernement ? D’autant qu’à l’échelle de la Belgique, ce n’est plus 40 %. Et il vaut parfois mieux affronter des impasses que de maintenir un compromis qui n’est plus que compromission ; c’est ce que Daladier et Chamberlain n’ont pas voulu admettre à temps.


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