Quelques échos d’Actes Sud

Avant la rentrée hivernale d’Actes Sud, notamment marquée, dans le domaine français, par les nouveaux livres deux anciens Goncourt, Éric Vuillard et Nicolas Mathieu, voici un rapide regard en arrière sur quatre excellents livres parus l’automne dernier dans le domaine étranger.


Tous livres confondus, Elle était une fois est l’un de ceux qui m’ont le plus impressionné. Il ne s’agit pas d’un roman, mais de la reconstruction de la vie d’une femme que Yaël Neeman n’a que rapidement croisée à Tel-Aviv au début des années 90. Sans qu’elle sache au juste pourquoi elle s’est attelée à cette tâche, comme elle l’avoue elle-même. L’autrice de Nous étions l’avenir (où elle raconte son enfance dans un kibboutz) est allée à la rencontre des très nombreuses personnes qui ont connu Pazith, de ses années d’école à ses derniers jours. Ces témoignages ne sont pas intégrés dans un récit linéaire, à l’instar de ce qui se fait généralement, mais rapportés tels quels. Et, petit à petit, l’image de l’absente prend forme. Née en 1947 dans un camp de transit en Allemagne, celle qui s’appelle alors Sylvia – son prénom sera ensuite hébraïsé – est la fille unique de survivants de la Shoah qui tentent de rejoindre le futur État d’Israël. Pourtant, jamais, dans les années suivantes, elle ne parlera des camps d’extermination. À travers leur histoire à toutes et tous, c'est aussi la construction progressive d'Israël tout au long des vagues d'immigration successives qui est ainsi relatée. Dans sa jeunesse, Pazith fait partie d’un groupe à Holon, une ville au sud de Tel-Aviv où s’est installée sa famille. Plusieurs de ses membres s’en souviennent, offrant un beau et juste portrait de la vie des jeunes garçons et filles dans ce nouvel État au cours des années 50-60. Après avoir entamé des études théâtrales, elle sera un successivement libraire, traductrice pour l’ambassade américaine et journaliste. Avant de mourir d’un cancer en 2002, à 56 ans, en ayant pris soin de tout effacer de son existence, jusqu’à supprimer son visage des photos. Et en refusant une cérémonie d’enterrement.


L’une des deux traductrices d'Elle était une fois (avec Laurence Sendrowicz) est Rosie Pinhas-Delpuech qui, en plus de traduire de nombreux auteurs de langue hébraïque (Edgard Keret, David Grossman, Orly Castel-Bloom…), écrit elle-même des livres. Dont l’aussi bref que beau Le typographe de Whitechapel où, dans un style économe, elle fait revivre Yossef Hayim Brenner, l’un des fondateurs de l’hébreu contemporain tué en 1921, à 40 ans, lors d’émeutes arables à Jaffa. Fuyant la Russie, il arrive en 1904, sans papiers, dans le quartier de Whitechapel, l’un des plus miséreux de Londres, où il vit parmi les quelque 100 000 émigrés juifs, et où s’est également installé Jack London. Deux journaux y sont notamment publiés, l’un en hébreu, l’autre en yiddish. Lui qui envoie ses textes écrits en hébreu à des journaux de Berlin, Varsovie ou New York crée une revue dans cette langue à Londres qui compte pourtant peu d’hébraïsants. L’aventure de L’Éveilleur, qui possède des abonnés dans différentes villes étrangères, va durer vingt-quatre mois. Cette expérience, écrit l’autrice, a été « le creuset où naîtra la conviction inébranlable de la nécessité d’une langue pour un peuple dénué de tout ». À travers l’histoire de Brenner, c’est donc celle de cette langue qui a donné naissance au récit biblique que Rosie Pinhas-Delpuech évoque avec précision et passion.


Journaliste et écrivain, Ahmet Altan s’est fait connaître, malheureusement, pour des raisons extralittéraires : accusé par Erdogan d’être impliqué dans la tentative de putsch de juillet 2016, il a passé plus de quatre ans en prison avant d’être libéré en avril 2021. Le héros de Madame Hayat, titre de son quatrième roman traduit chez Actes Sud et couronné par le prix Femina étranger, est un étudiant en lettres obligé de louer une chambre dans une pension après la mort de son père. Engagé comme figurant dans une émission télé, il rencontre madame Hayat, une femme plus âgée que lui qui le marque par son « indifférence joyeuse à l’égard de la vie » et dont la liberté de pensée et de parole le fascine. Ils entament une liaison amoureuse. Mais il est aussi attiré par une fille de son âge, étudiante et figurante comme lui. C’est cette double éducation sentimentale, avec en toile de fond la Turquie actuelle (on apprend par exemple que « faire une blague sur le gouvernement est devenu un crime »), que raconte ce roman qui décrit subtilement l’instabilité sentimentale de son narrateur.

Mort en juin 1920, l’écrivain catalan Carlos Luis Zafon, qui vivait depuis le milieu des années 90 à Los Angeles, est l’auteur du Cimetière des livres oubliés, un cycle de quatre romans qui ont connu un succès international, dont L’Ombre du vent ou Le Labyrinthe des esprits. Le point commun entre les envoûtantes nouvelles posthumes qui composent La ville de vapeur est Barcelone recrée à des époques différentes et à la suite de personnages parfois authentiques (Cervantès, Gaudi), parfois imaginaires (ceux justement apparus dans sa tétralogie). Chacune d’elles plonge le lecteur dans un univers étrange, où même le réel semble fantastique, où le vrai et le faux jouent à cache-cache, rappelant que les apparences sont souvent trompeuses.


6 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

On a du mal à comprendre l’histoire et pourtant, elle est vraie. Un jeune Français qui vit à Bruxelles est accueilli par les chaleureux agents de l’Office des étrangers à son retour de vacances en com

En ce 24 décembre 2022, le ministre-président Xi Jinping s’approche des caméras de la RTcBF (la télévision chinoise de langue française de Belgique) pour son premier discours de Noël. Pour l’occasion,