Quelques bonnes nouvelles de la BD


En 2005, Nicolas de Crécy inaugurait une collection de bandes dessinées coéditées par Futuropolis et le Louvre où le dessinateur est invité à confronter son univers au prestigieux musée parisien. Près de quinze ans et une vingtaine de titres plus tard, Christian Lax succède à Bilal, Hislaire, Taniguchi, Davodeau ou Mathieu, avec cet album où l’auteur de L’Aigle sans orteils, du Pain d’alouette ou d’Un certain Cervantes parle à la fois d’art et de migrants, soulevant au passage une question cruciale (sans prétendre y répondre) : que compte le sauvetage d’œuvres d’art face à la mort d’êtres humains ? Une maternité rouge raconte comment, pour éviter qu’elle soit détruite par les jihadistes, un adolescent malien traverse l’Afrique du Nord et la Méditerranée pour apporter au Louvre une statuette jadis subtilisée parmi celles que les Français emportaient chez eux au moment de la décolonisation du pays. Proche du noir et blanc, le dessin règne en maître dans ce magistral récit peu bavard, très juste à la fois dans sa construction et dans les émotions qu’il véhicule.


Voici trois romans graphiques petit format et noir et blanc de grande qualité. Adapté d’un roman de Laurie Halse Anderson par Emilly Carroll, Speak (Rue de Sèvres) retrace la difficile année solaire d’une lycéenne rejetée par sa meilleure amie parce que, lors de la fête qui clôturait la précédente, elle a appelé la police. Sans jamais dire pourquoi. Le graphisme éclaté donne la pleine mesure au drame que vit la jeune fille au quotidien, elle qui ne sait plus à quoi s’accrocher pour tenir debout.

L’album de Boris Golzio, Chroniques de Francine R. (Glénat), rend compte d’une histoire vraie, celle d’une jeune lyonnaise de 16 ans, dont le frère est dans le maquis et qui est elle-même résistante, arrêtée avec sa sœur par la Gestapo en avril 1944. Déportée à Ravensbrück, dont elle raconte le quotidien fait de coups, sévices, brimades, travail harassant, malnutrition, elle est transférée au camp de Watenstedt-Leinde où elle travaille dans une usine d’armements.

Libérée en avril 1945 par la Croix-Rouge danoise, elle va rester en Suède jusqu’à son retour en France en juillet. Ce nouveau témoignage important sur cette tragédie est raconté au dessinateur à la fin des années 1990 par l’une de ses victimes qui s’est éteinte en 2003.

C’est une autre guerre, la Première, qu’aborde Das Feuer (Casterman/écritures). Patrick Pécherot et Joe Pinelli ont transposé le célèbre roman de Barbusse, Le Feu, prix Goncourt 1916, dans le camp ennemi. Ce sont donc des soldats allemands, venus des différentes régions du pays et appartenant à toutes sortes de professions, que met en scène le crayonné expressif du dessinateur, où les visages aux orbites creusées sont ceux de morts en devenir, où la plaine baignée par la pluie évoque un paysage apocalyptique.


Dans le troisième tome de Moi René Tardi, prisonnier de guerre au stalag (Casterman), Jacques Tardi raconte l’après-guerre de son père de retour, en mai 45, dans son « patelin » de Saint-Marcel-lès-Valence après cinq ans d'internement. Cet enfant unique retrouve sa femme, Zette, un père autoritaire et une mère qui « ne disait jamais rien ». Toujours « accompagné » de son garçon qui y va de ses commentaires et remarques, mais qui, en réalité, naîtra en 1946, « dans une ambiance de merde ». Cet homme revenu coléreux et agressif évoque le difficile retour des prisonniers dans leur famille, rappelle certains crimes de guerre (les enfants d’Izieu, Tulle, Oradour-sur-Glane), parle de la libération des camps, du procès de Nuremberg et de bien d’autres choses encore. En 1951, la famille est envoyée en Allemagne avec les troupes d’occupation, le père ayant rempilé. Chaque planche est divisée en trois bandes horizontales offrant au dessinateur une liberté graphique dont il profite amplement. Après Ici Même, C’était la guerre des tranchées, Le cri du peuple ou Putain de guerre, entre autres, Tardi inscrit, avec ce triptyque, un nouveau chef d’œuvre à son palmarès.


Finissons par une nouvelle adaptation romanesque splendide. Après Mon traître, Pierre Allary met en effet magistralement en image sa suite, Retour à Killybegs (Rue de Sèvres). Dans ce diptyque inspiré de sa propre vie, Sorj Chalandon raconte l’histoire d’une traîtrise, celle d’un des leaders de l’IRA qui travaillait pour les Anglais. Dans le premier tome, à travers son double, un luthier parisien. Dans celui-ci, par le biais du traître lui-même, Tyron Meehan. Cet homme qui a tout perdu retisse le fil de sa vie : son père ancien combattant de l’IRA qui buvait et battait ses enfants, mort en 1940 les poches remplies de pierres, son enfance misérable, sa jeunesse à Belfast rythmée par les échauffourées avec les protestants, son engagement dans l’IRA, ses incarcérations successives, et puis son accord avec les services secrets anglais. Jusqu’à son assassinat. Le roman était magnifique, la BD l’est tout autant, le dessinateur respectant fidèlement le texte originel en préférant la voix off aux dialogues.