Quelques premiers romans, le coté Gallimard

Chaque année, sont publiés en France (et en Belgique) plus de cent cinquante premiers romans. Par exemple, 63 ont paru à la rentrée de janvier 2021, 75 à celle d’août-septembre de la même année, sans compter tous ceux qui sont sortis entre les deux ou ne sont pas comptabilisés. Trois types de destins s’offrent à eux : la gloire, une reconnaissance critique, accompagnée d’un soutien des libraires, et les ventes qui (généralement) suivent - de Jean Rouaud, prix Goncourt avec Les Champs d’honneur en 1990, à la Belge Adeline Dieudonné dont La vraie vie a été couronné par plusieurs prix en 2018, comme le Rossel ; le « succès d’estime », une bonne, et parfois abondante critique, mais des ventes moyennes, sinon faibles ; et le néant, une absence quasi totale d’articles, la seule consolation de son auteur (ou -trice) étant d’avoir vu (et encore, pas toujours) son livre sur les tables des librairies. Un sort parfois injuste, quelques mauvais romans sortent du lot tandis que d’excellents passent sous le radar des critiques, des libraires (ou pas), et donc des lecteurs. Voici donc quelques premiers romans qui ont, ou non, trouvé leur public, mais qui le mériteraient.



Gallimard est sans doute l’éditeur qui en publie le plus, entre les stars maison (Pennac, Le Clézio, Ben Jelloun, Foenkinos, Modiano, etc.) et les écrivains dans lesquels il croit, mais qui ont encore du mal à percer. Si on prend aussi en compte ses différentes collections (L’Arbalète, L’Infini, Continents Noirs, L’Arpenteur, Sygne, Verticales), on approche de la vingtaine par an. Sortis cet automne, ceux d’Étienne Kern et de François Noudelmann ont constitué d’excellentes découvertes. Le premier raconte, dans Les envolés, le rêve fou de Franz Reichelt, un tailleur parisien d’origine autrichienne qui, le 4 février 1912, dans l’espoir de remporter les 10 000 francs promis, se lance du premier étage de la tour Eiffel équipé de son prototype de parachute. Mais, comme on peut aussi le voir sur le court film visible sur Internet, le parachute ne s’ouvre pas et il s’écrase au sol, au milieu des nombreux spectateurs. La fin tragique de celui qui a été surnommé « l’homme oiseau » fait les grands titres de la presse. Peu auparavant, son ami aviateur, Antonio Fernandez, était lui aussi mort tragiquement en essayant de faire voler son engin. La courte existence de cet inventeur audacieux, l’auteur l’évoque dans une langue magnifique, d’une émouvante délicatesse.

Dans Les enfants de Cadillac, le philosophe et universitaire sexagénaire François Noudelmann s’intéresse à son grand-père, Chaïm, dont il a découvert l’existence lors de la transformation en mémorial du cimetière de Cadillac où il est inhumé. Cet homme qui avait fui les pogroms lituaniens est revenu à moitié fou des tranchées de 14-18 et mourra de faim en 1941 à l’asile de Cadillac, près de Bordeaux, où il était interné. Son petit-fils raconte aussi la vie de son père, prisonnier puis fuyard pendant l’autre guerre, interrogeant avec pertinence la notion d’identité. Se demandant « à quelles expériences familiales doit-on ce que l’on est devenu ? »


Avec Cent vingt francs, Xavier Le Clerc (dont c’est en fait le deuxième roman, mais le premier sous son nom et chez Gallimard, d’où cette exception) remonte aussi dans sa généalogie, jusqu’à Saïd, son arrière-grand-père dont il imagine la brève existence. Orphelin de père, ce Kabyle se retrouve à 24 ans dans la boue des tranchées avec Babacar le Sénégalais, Gaspard le Breton et René l’Ariégeois. Sa mort à Verdun en 1917 donne droit à une prime de 120 francs à sa veuve – le prix d’un homme. Dans ce très beau roman tout en retenue, il est aussi question de Dora, une Juive de Constantine elle aussi orpheline, qui ouvrira un magasin d’automates.


Également paru au printemps dernier, Les chats éraflés, de Camille Goudeau, revient à Paris aujourd’hui avec une allégresse et un enthousiasme communicatif. On s’y love avec délice, tournant les pages avec frénésie et curiosité. Fuyant la Touraine et ses grands-parents, Soizic, 22 ans débarque dans la Cité Lumière. Un peu perdue, suivant un lointain cousin, elle devient bouquiniste sur les quais de la Seine (comme l’autrice). Maladroite, manquant de confiance en elle, elle vivote comme elle peut, se posant plein de questions et retombant sur sa mère qu’elle a à peine connue. Dans ce roman très bien mené, porté par un ton léger, son héroïne refuse de dramatiser sa situation, confiante dans ce qui adviendra.


« Aulus est un village splendide, mais les montagnes restent désespérément fixes. » Une phrase puisée dans le premier roman de Zoé Cosson, Aulus, paru dans la collection L’Arbalète (couverture glacée blanche avec rabat et photo en son centre), qui dit bien la douce poésie qui s’en dégage. La narratrice fait de constants allers-retours entre ce village pyrénéen niché à 750 mètres d’altitude, dont elle décrit les aspects et habitants, et son père qui y a acheté l’ancien Grand Hôtel de Paris, une bâtisse plus que centenaire aux chambres vides depuis longtemps. Dans l’ombre paternelle, elle regarde, écoute et pense beaucoup. Ses réflexions, écrites dans une langue très pure, sont scandées par de courts textes présentant le village sous différentes faces « au début du siècle dernier ».

C’est aussi d’un lieu, la Bretagne, qu’il est question dans Ce qu'a tu le vent d'ouest, le premier roman de Vincent Canchon paru à L’Arpenteur, « cellule éditoriale autonome » fondée en 1988 par Gérard Bourgadier. À l’invitation d’un ancien ami, le narrateur revient, des années après, à Berg-ar-Coat, dans un « kastell » délabré, parcouru de « longs couloirs craquants ». Sans qu’il connaisse les raisons de cet appel, pas plus que le lecteur, d’ailleurs, qui se laisse emporter par cette prose exigeante, très singulière, à la fois descriptive et intérieure. Comme si la force ensorcelante de la lande bretonne contaminait l’humeur de celui qui l’arpente sans trop savoir où mènent ses pas. Ce roman est ainsi enveloppé dans un mystère que jamais l’auteur n’entend totalement dissiper.


Créée en 2018, la collection Sygne est principalement ouverte à des voix venues d’autres disciplines. Et notamment de la BD, comme, après Fabcaro, celles d’Emmanuel Guibert et de Nicolas de Crécy. C’est lors d’une « diète » de dessin longue de plusieurs mois que le premier, pointure majeure du 7e art (Sardine de l’espace, La guerre d’Alan, Le Photographe), a rédigé Mike, du nom de son ami, un architecte-dessinateur américain vivant Minneapolis qu’il a rencontré lors de ses passages à Paris. Un 31 décembre, il reçoit un appel de sa femme qui le prévient qu’il est en train de mourir d’un cancer du foie. Emmanuel Guibert prend l’avion et c’est la semaine passée là-bas qu’il raconte dans ce témoignage jalonné de souvenirs communs et dont l’un des moments forts est leur ultime séance de dessin commune.


Avec Vieux criminel, Nicolas de Crécy (Léon la Came, Le Bibendum céleste, Salvatore, Visa Transit) plonge, au contraire, le lecteur dans un univers totalement romanesque. Eva et Claude, qui tiennent une laverie dans les Cévennes en ce milieu des années 70, ne sont pas des Français comme les autres. D’ailleurs, ils ne sont pas français, mais américains : ils ne sont autres que les fameux Bonnie et Clyde censés avoir été tués dans la fleur de l’âge en 1934. Ils sont aujourd’hui dans la soixantaine bougonne, lui bloqué dans un fauteuil roulant, elle désolée de voir sa beauté s’étioler. On est ici proche du roman noir, celui de Jean-Patrick Manchette par exemple (mais assagi quant au style), le dessinateur en profitant pour faire le portrait, peu reluisant, de cette époque qui a vu l’élection de Giscard. Tout en peuplant son histoire de personnages hors cadres croqués avec gourmandise.


Il y a plus de vingt ans que Jean-Noël Schifano a créé la collection Continents Noirs qui compte aujourd’hui une centaine de titres, donc un grand nombre de premiers romans. Et notamment, en cette rentrée littéraire, celui d’Anne Terrier, La Malédiction de l'Indien. Le point de départ de ce « roman autobiographique » est, le 8 mai 1902, l’éruption de la montagne Pélée à la Martinique qui causera 28 000 morts et la destruction de la ville de Saint-Pierre, et donc de toutes ses archives. Le docteur Dancenis, grand-père de l’autrice, y a laissé la vie et celle qui est par ailleurs la nièce d’Édouard Glissant tente de reconstruire, à partir de témoignages, de récits, d’articles et de documents divers, l’histoire de sa famille qu’une malédiction semble poursuivre, « comme si quelque chose avait été mal dit ». Le livre est peuplé de personnages, dont Passion, sa grand-mère, qui était à Saint-Pierre, mais que son père avait eu la présence d’esprit d’évacuer quelques jours plus tôt. C’est ainsi que cette très belle enquête familiale se double d’un formidable panorama historique de la Martinique au cours du XXe siècle.


Maison fondée en 1997, Verticales a été rachetée par le Seuil deux ans plus tard, avant d’intégrer Gallimard en 2008. Fin août, est paru sous ses couleurs un premier roman écrit en français par une Salvadorienne, Gabriela Trujillo, L’invention de Louvette. Est-ce parce qu’à sa naissance un séisme secoue le Salvador que Louette ne tient pas en place, se plongeant à corps perdu dans chaque nouvelle expérience ? À l’école jésuite, où elle apprend le français, elle veut passer sa vie. Tout comme elle prétend successivement devenir une sainte, marcher sur la lune ou être peintre. Ce roman raconte avec une distance humoristique une enfance prise à la fois dans les remous familiaux, parfois violents, et dans ceux d’un pays en proie à une guerre civile.

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