Querelles de clocher

Le philosophe Walter Benjamin, dans son œuvre visionnaire, n’a cessé d’explorer les interactions fécondes entre archaïsme et modernité. L’actuelle idéologie dominante, pour se référer incantatoirement aux Lumières, noie plutôt celles-ci dans le faux jour du show médiatique.

Ce qui a pour effet d’exacerber les tensions entre une « élite » autoproclamée et un « peuple » en perte de repères. Là où toute véritable intelligence aurait pour mission de penser la cause des conflits n’en finissant pas de creuser leurs abîmes pour tenter de lancer des ponts, les apparatchiks de la bonne conscience démocratique semblent n’avoir d’autre objectif que de prendre l’Autre (le Barbare, le « prémoderne », l’arriéré) pour cible, afin de légitimer leur propre position sociale en surplomb : leur distinction, au sens défini par Bourdieu.

C’est un tel procédé qu’a employé le journaliste Jean-Paul Marthoz, dans les colonnes du Soir, le 16 mars dernier, pour incriminer le gouvernement flamand en l’assimilant (certes, non sans quelque doigté de langage) à celui du Maroc.

Sous ses artifices rhétoriques, ce bavardage mimétique (imitant la presse parisienne « de gauche ») ne peut faire illusion qu’auprès d’une middle class francophone ignorant tout de Walter Benjamin comme de la dialectique.

L’espace public, en Belgique du Sud, obéit en effet à des normes d’autant plus rigoureuses et intransigeantes qu’elles ne sont nulle part explicitement codifiées. Et pour cause : nommer ces lois non dites n’autoriserait-il pas une mise en question de l’idéologie qui les alimente ? Je me permettrai donc ici de révéler comment, sous les apparences d’un espace ouvert à l’expression des opinions critiques, les pages « Forum » d’un journal comme Le Soir accueille toute contribution émanant de la plus large gamme de lecteurs, à la seule exception de qui formule une interrogation fondamentale.

Je peux en témoigner, comme écrivain de la Communauté française de Belgique dont l’œuvre et la vie s’inscrivent en marge de l’officialité : plusieurs dizaines de mes textes, ces dernières années, firent l’objet dans ces pages de la plus arbitraire des exclusions, sans que les censeurs ne formulent jamais une explication de leurs veto.

Les mêmes, pour qui cela va de soi d’accorder une pleine page publicitaire au cynique Alain Minc, ne daignent pas publier la moindre phrase du signataire de ces lignes.

Ainsi, la rédactrice en Chef de ce quotidien profère-t-elle une contre-vérité flagrante quand, pour secourir son chroniqueur justement tancé par les rédactions du Standaard et du Morgen, elle ose affirmer, ce 26 mars : « … bâtir des ponts, donner la parole à ceux qui ont des choses à dire, même si elles sont dérangeantes, ce sont notre volonté et notre pratique quotidiennes. Poursuivies avec courage et détermination… ».

Car l’universalisme des Lumières est un masque, un mensonge apologétique, s’il n’est envisagé comme un processus en devenir et non comme un fait acquis. Sa triple composante économique, politique et culturelle exigerait une réflexion de fond qui n’a plus nulle part droit de cité. La globalisation fait loi au sens exclusif des maîtres du monde. Une communauté humaine est en gésine, dans l’actuel Ancien régime, dont se perçoit partout le premier cri lancé vers un futur n’ayant rien oublié des plus lointaines origines.

Mais revenons à l’article de Jean-Paul Marthoz, paru ce 16 mars sous le titre : « Le Wooncode et la loi du talion ».

Il est hors de doute que, par procédé métonymique, le journaliste a cru bon d’élaborer, à partir du signifiant vengeance, une chaîne de signifiés reliant l’image d’un massacre en Afrique (il n’est pas anodin que les « vengeurs » y soient musulmans !) à quelque atavisme flamand.

Tout le raisonnement de Jean-Paul Marthoz suggère la mise en parallèle d’un communautarisme servant de fondement culturel aux « pays de confession islamique », et le Wooncode établi par le gouvernement flamand. Le journaliste s’érige en défenseur des principes démocratiques pour souligner ce parallélisme, qui lui permet de déployer sa rhétorique de la « modernité » s’opposant à l’ « archaïsme ». Ce qui est lourdement confirmé par l’affirmation : « Le comportement des autorités marocaines, comme celui du gouvernement flamand, relève d’une conception pré-moderne et pré-démocratique de l’Etat et de la société ». Cette affirmation n’est pas de celles dont s’alimente un débat. C’est une accusation fielleuse de l’ordre du casus belli. Elle ne prend pas pour cible telle figure extrémiste, mais la flamanditude politique en général – à moins de considérer que le pouvoir en Flandre ne soit pas l’émanation de son peuple, mais relève du pur et simple despotisme oriental. Il s’agit bien d’une insulte perverse, qu’en tant qu’écrivain – donc, attaché à l’universel – je reçois comme un affront personnel. Un affront à l’intelligence. Car comment ne verrais-je pas, né au Congo belge et vivant en terre flamande, combien cette posture de supériorité intellectuelle qui fut celle des colons blancs en Afrique, puis celle des bourgeois francophones dans les zones rurales à la périphérie de Bruxelles, est très précisément le foyer d’infection culturelle entretenant indéfiniment le cycle des vexations et représailles dont n’en finit pas de pourrir notre pays ?

La querelle de clochers qui s’ensuit entre la rédaction du Soir et M. Bart De Wever, trop heureux de l’occasion, reflète bien l’acuité des tensions entre deux conceptions de la société différemment particularistes et communautaristes, l’une et l’autre intrinsèquement porteuses d’ostracisme à l’égard de toute forme d’altérité. L’idéologie ouvertement réactionnaire du leader de la N-VA, sans équivoque, offre à ses adversaires l’inestimable cadeau de sa propre caricature. Elle fournit à vrai dire, ici comme en France l’extrême-droite affichée sans complexes, le seul aliment conceptuel d’une social-démocratie libérale, voire libertaire, incapable d’exprimer autrement que par réaction à la réaction, en quoi consiste exactement son « projet de civilisation », formule d’Edgar Morin qui, de Sarkozy à Jean-Paul Marthoz, aura fait beaucoup d’usages…

L’hypocrisie est donc scandaleuse à prétendre nier les intentions qui animent ces proses faites pour flatter la vanité d’une caste contre une autre. Puérils jeux séniles ! Pourquoi ne pas plutôt se rencontrer sous l’arbre à palabres ?

Dans la phase historique ayant permis la Révolution française, un espace public s’était ouvert à la libre expression d’opinions critiques. Il n’en demeure pour la Grande Presse, inféodée toujours plus aux ordres de ses actionnaires et/ou annonceurs, qu’une dépouille empaillée, non moins mitée que la défroque dont s’habillent encore les phraséologies d’Ancien régime. Leur face à face n’oppose que deux cadavres, dont les macabres bavardages font l’essentiel du discours public. Aux citoyens d’insuffler vie à la notion, toujours à inventer, de citoyenneté. Nul qui s’engage dans le combat du sens des mots n’accepte de voir pris en otages impunément « les principes de liberté, d’égalité, de fraternité ».

#DeWever #LeSoir

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