Révolution numérique

Cela fait des années qu’on en parle, mais je pense qu’on est aujourd’hui en droit de l’affirmer : le numérique est en passe de révolutionner la culture en général et la littérature en particulier de manière aussi profonde que l’invention de l’imprimerie.

Si on repense à Gutenberg, on peut dire que cette (r)évolution constitue une fois encore un «allégement», une facilitation de la consommation du bien culturel. Quitte à confiner parfois à l’autisme, il est possible aujourd’hui de lire, de regarder (films et photos) et d’écouter (de la musique ou même de la littérature) n’importe où, même dans la piscine pendant que l’on enfile de fastidieuses longueurs. Et je ne parle pas de ces contenus particuliers que sont les pages Internet. De l’énorme livre enluminé à l’ouvrage imprimé, on assistait déjà à une fameuse réduction du poids et de l’encombrement. Puis, il y a eu de tout petits livres, les livres de poche. Aujourd’hui, le document électronique que l’on lit sur des tablettes de plus en plus belles et agréables.

Ce qui est en jeu, c’est la popularisation de la culture, son accessibilité. Et c’est potentiellement une bonne chose ; sans le livre audio, il est peu probable que notre fils de 10 ans aurait jamais goûté aux romans de Dumas — et il vient de se lancer dans une deuxième écoute intégrale du Comte de Montechristo, dont je vous ai déjà parlé. Comme tout bon gestionnaire de site Internet, les acteurs culturels doivent désormais diversifier les entrées possibles. Avant, on ne découvrait la littérature qu’en se rendant dans une librairie ou une bibliothèque. Il fallait faire l’effort d’acheter ou de louer un livre — les quelques pages parcourues, debout entre les rayons, ne suffisant pas à donner plus qu’une envie ou un dégoût. En faisant preuve désormais d’imagination, en jouant sur les différents médias, il doit être possible désormais de faire découvrir une littérature jugée «rébarbative» à un public «réfractaire» — par exemple Balzac ou Proust à un adolescent. Il peut parcourir à son aise un chapitre, voire davantage ; les chefs-d’œuvre du patrimoine seront disponibles (presque) gratuitement et, comme c’est déjà le cas avec la musique, la culture se remettra à circuler librement.

Évidemment, les enjeux économiques et financiers compliquent les choses. Certains vont y perdre, et les libraires sont sûrement les plus fragiles dans cette mutation en cours. Pourtant, je persiste à dire que tout ceci sera bénéfique : cela imposera à chacun de réinventer, de se remettre en question, de casser des habitudes sclérosées par des décennies, voire des siècles de pratique. Les libraires redeviendront des prescripteurs, et les lecteurs s’intégreront activement dans ce processus magnifique qui conditionne une culture vivante, imaginative et partagée par le plus grand nombre. Sans parler du gain en terme écologique !