rêver nuit

Arrivé à l’âge adulte, n’a-t-on pas tous la nostalgie des vies qu’on aurait pu vivre, des métiers qu’on ne fera jamais ? Comme tous les enfants de l’époque, je voulais être coureur cycliste pour déambuler avec le maillot jaune du tour de France dans les rues de Bruxelles, receveur de tram pour faire la loi dans le wagon, astronaute pour rencontrer les petits hommes verts et les apprivoiser en leur offrant leur premier paquet de frites avec mayonnaise. J’aurais aimé découvrir le calystène, épouser Gene Tierney, mettre au point la première confiture qui ne tache pas ma chemise quand elle glisse de ma tartine comme chaque matin, nom di djosse ! En suivant les récentes manifestations de Molenbeek, je me suis rendu compte que mes ambitions avaient pris un solide coup de vieux. Mon fils qui se lève à midi ne mange pas de confiture. Il commence la journée avec frites et mayonnaise. Et, ne comptez pas sur lui, pour partager son paquet avec un extra-terrestre s’il le croisait dans la salle à manger, surtout que les jeux video lui ont appris comment se débarrasser des Martiens sans sacrifier une précieuse nourriture. Si j’étais né comme lui à la fin du vingtième siècle, moi aussi j’aurais eu d’autres rêves que ceux de mon enfance lointaine. J’aurais voulu défier la planète en détournant un avion qui irait s’écraser sur le fritkot de la place Jourdan, j’aurais promis à mes fans dix milles fiancées s’ils se sacrifiaient pour moi, j’aurais eu le pouvoir d’obliger ma femme à se promener enfermée dans un vêtement opaque, comme Louis XIV avec l’homme au masque de fer. J’aurais été Sacha Baron-Cohen dictateur levantin. Hélas, tous ces rêves me sont aussi impossibles que ceux de jadis : leur accomplissement nécessite impérativement une belle et longue barbe noire. Pas de barbe, pas de charisme, pas de pouvoir, pas de fans à mes pieds. Or, malgré mes efforts, mon système pileux reste tristement chétif. Un homme qui a aussi peu de poils sur le menton qu’une femme ne peut exiger que celle-ci se soumette. Si vous êtes comme moi, je vous propose en guise de consolation d’aller voir un film iranien. Le premier film d’Asghar Farhadi (oscar mille fois mérité du meilleur film étranger pour « La Séparation ») sort enfin, « La fête du feu ». Le vrai visage (pas nécessairement poilu) de musulmans qui sont tout simplement des hommes et des femmes, avec les mêmes rêves, les mêmes aspirations, les mêmes tourments que vous et moi. Le portrait de personnages complexes loin de ces caricatures qui s’agitent complaisamment sous les caméras. Si vous en voulez encore, lisez le nouveau livre de Fouad Laroui, « Le Jour où j’ai déjeuné avec le diable », chroniques décapantes d’un écrivain marocain installé à Amsterdam (éditions Zelige).

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