Rencontre avec Anne Wolf; belge, pianiste et jazzwoman


Avant même de parler de ton actualité, voici quelques questions sur ton projet. Tu demandes par un mail destiné à ton public, une aide pour le financement de ton prochain album. Peut-on parler chiffres pour le public et pour les jeunes musiciens qui lisent cet article? Que coûte un album? Comment se ventile son financement? Un studio ? La présence des musiciens ? Combien faut-il vendre d’albums pour en tirer un bénéfice? Que représente en exemplaires la vente d’un bon CD?

Oui, bien sûr qu’on peut parler de chiffres, car il faut bien passer par là et ce n’est un secret pour personne. Lorsque nous (le label Mogno et moi-même) avons introduit une “demande d’aide à la production discographique” auprès de la communauté française, nous avons remis un budget prévisionnel qui tournait autour des 20.000 Euros. Bien sûr, nous avons visé là des conditions optimales, mais pas forcément luxueuses. En fin de compte, nous avons reçu une aide de 3.000 Euros! Bonne et mauvaise nouvelle à la fois puisque la réalisation de ce CD coûtera au moins une dizaine de milliers d’euros…. Il faut compter quatre journées de huit heures de studio pour cette musique relativement détaillée et arrangée + la location et les accords du piano + l’ingénieur du son. Ce poste coûtera déjà environ 4000 Euros. A cela, il faut encore ajouter trois jours de mixage et un jour de mastering en studio avec ingénieur également. Dans le cas présent, mon batteur sera rémunéré, logé et nourri le temps de l’enregistrement. Si je peux me le permettre j’aimerais aussi faire une journée de prises de chants et perçus. A cela, il faut rajouter le pressage du CD, la réalisation de la pochette, les droits de SABAM, le travail d’un graphiste, un budget pour la promotion, un peu de catering, les répétitions etc…. Nous espérons rentrer un jour dans nos frais, ce serait déjà un succès! Je ne connais pas les chiffres exacts d’une bonne vente de CD de jazz belge, mais mon précédent CD (Amazone) s’est vendu à environ 1300 exemplaires et je crois que c’est considéré comme une réussite mais je ne suis pas spécialiste dans ce domaine. C’est le label Igloo qui avait produit ce premier disque. Pourquoi devoir passer par une souscription? Pourquoi maintenant et pas avant? Pourquoi un tel changement? Les firmes de disques n’ont-elles plus l’envie ou les moyens de s’engager dans la fabrication d’un disque? Les coûts ont-ils augmentés?

J’ai contacté deux labels belges subsidiés et qui ont donc les moyens de produire entièrement un CD: Igloo et De Werf. Ils m’ont tout deux répondu qu’ils avaient des choix difficiles à faire cette année, compte tenu de leurs moyens et du nombre important de propositions reçues. Ce qui est une réponse assez habituelle dans le domaine de la recherche des concerts également. Ou est-ce une façon élégante de réagir quand on n’apprécie pas un projet? Le fait est qu’il y a beaucoup plus de musiciens qu’auparavant dans le domaine du jazz en tout cas. C’est certainement le résultat de l’ouverture des conservatoires à cette discipline et à la reconnaissance de ce cycle d’études supérieures. Il existe par ailleurs pas mal de petits labels indépendants mais qui n’ont pas les moyens de proposer une production. Il semble prouvé que l’amateur de jazz ne télecharge pas sur le net car il aime avoir l’album coffret en mains. Quel est le rôle de Internet dans la carrière d’un musicien de jazz? Positif ou négatif?

Personnellement, j’entretiens une relation ambiguë amour/haine avec l’informatique. C’est un outil puissant, internet y compris, qui fait gagner du temps. En même temps qu’il en prend énormément….de ces minutes précieuses qu’on pourrait passer derrière nos instruments de musique ou à boire un bon verre ensemble au lieu de s’envoyer des e-mails!!! Néanmoins, il est magnifique de pouvoir se balader sur “youtube”, de télé charger rapidement toutes sortes de musiques, de vendre ses albums en ligne dans le monde entier si on veut, de proposer sa vitrine personnelle via les websites, de s’envoyer les musiques et les partitions en une minute pour les concerts à préparer et j’en passe. L’impact sur notre carrière? Positif sans aucun doute. Parlons de toi maintenant. Peu d’artistes de jazz ont pris la décision d’avoir un enfant, probablement la plus belle de toutes les créations. En quoi cela a t-il changé ta vie et surtout ton parcours musical?

Mais je connais plein de musiciens de jazz qui ont des enfants. Simplement ce sont pour la plupart des hommes et en général leur compagne qui pratique une profession différente leur permet de continuer leur oeuvre musicale. Pour ma part, les choses sont un peu plus compliquées parce que mon compagnon est également musicien et qu’en plus il joue et donne cours en Hollande. Je suis donc très souvent seule avec mon fils de 2 ans. Ce qui a changé? Mon emploi du temps, la gestion de l’énergie et des projets, une vie diurne au contraire d’avant. Un enfant c’est un être qui dépend entièrement de vous tout le temps. Bien sûr on peut déléguer, mais la responsabilité est présente à chaque instant. Si je veux aller voir un concert par exemple, je dois m’assurer d’abord de ne pas jouer moi-même plus de deux fois cette semaine là, pour ne pas être trop absente. Et ensuite, je dois trouver une baby-sitter disponible et adapter mon budget… Je suis en manque de contacts avec la musique vivante et avec mes collègues! Mais au niveau de l’amour, avoir un enfant est une expérience extraordinaire. Je l’aime tellement! Au niveau du couple aussi, si on passe l’ouragan des premiers mois, on se découvre plus solide et les moments à deux deviennent encore plus précieux. On m’avait dit: “tu verras, cela va t’inspirer de belles compositions”…..Oui, mais je ne suis jamais parvenue à composer sans m’investir totalement pendant plusieurs jours alors quand il faut s’arrêter à 16h30 pour ensuite passer quelques heures à des tâches domestiques astreignantes…pas facile quand même de rester connectée.

Parle nous de ton futur album. Avec qui ? Quel type de musique? Projet de concerts? Pourtant, malgré tout cette vie de mère, les projets et les compositions mûrissent plus lentement qu’autrefois mais avec plus d’assurance. Il m’a fallu beaucoup de temps et d’essais plus ou moins fructueux pour trouver le troisième homme de mon nouveau trio ( Theo de Jong à la guitare basse acoustique). Non pas que je sois particulièrement exigeante, car je ne me le permettrais pas, mais les compositions passent par tellement d’influences différentes et demandent tellement de souplesse et de rigueur en même temps qu’il a été vraiment difficile de trouver la personne adéquate. Au départ, je voulais un percussionniste, car cela laisse plus d’espace et de possibilités d’adaptation spontanée. J’aurais aimé essayer avec Michel Seba, mais il est toujours trop occupé! Finalement, j’ai opté pour un batteur: Hans van Oosterhout, qui est un musicien fantastique, très subtil et raffiné, mais aussi très physique. Ce qui n’est pas souvent le cas chez les batteurs belges de jazz. Ce n’est pas pour rien qu’il est demandé par des pianistes comme Enrico Pieranunzi, Karel Boelhee ou Nathalie Loriers et j’en passe. Il est tout le temps “sur la balle”, comme Theo d’ailleurs. Ce sont deux musiciens terriblement empathiques. Il me semble qu’ils rendent chacune de mes notes meilleures, les moins bonnes, voire les moches acceptables et les belles deviennent encore plus belles. Theo de Jong avec sa basse acoustique propose un son entre basse électrique et contrebasse. De plus en ajoutant une cinquième corde aiguë, il peut également jouer des accords. C’est le musicien qui m’inspire le plus et qui m’apprend le plus. Je ne m’ennuie jamais quand je joue avec lui car il provoque des situations inattendues rythmiquement et harmoniquement. Il a des oreilles incroyables, et ce n’est pas pour rien non plus qu’il a été le bassiste de Toots alors qu’il avait à peine vingt ans. Aujourd’hui, c’est un “grand monsieur” de la basse, et il joue avec les pointures de son pays natal mais également souvent en Belgique et à l’étranger. Bref, je suis entourée par une rythmique de rêve! Les compositions ont mûri longtemps au soleil d’Afrique, du Brésil ou de la Belgique et comme pour mon premier CD amazone, je les ai déjà beaucoup jouées. Je pense que c’est mieux d’enregistrer du matériel quand il est à maturité. Quand l’album sortira, je serai sans doute en train de commencer à jouer les morceaux du CD suivant. Quand cet album sortira t-il?

Nous allons enregistrer à la fin du mois d’août. La sortie officielle est prévue pour janvier 2011 mais les gens qui participent à la souscription recevront leur CD début décembre. Si j’en ai les moyens, j’aimerais inviter entre autres Christa Kiu Jérôme pour chanter en tout cas le morceau Babu, Buba & Seedy comme elle l’a déjà si bien fait sur notre démo. J’ai également d’autres titres que j’aimerais colorer avec du chant ou des percus. Au fait, toutes ces infos ainsi que des MP3 se trouvent sur mon site internet: www.anne-wolf.com Le CD sera en majorité constitué de compositions de mon cru et l’un ou l’autre standard revisité. Pour ceux qui connaissent mon premier CD « amazone » je peux dire que mon style a évolué mais que les compositions seront dans la continuité de cet album. Difficile de décrire le style de ma musique, car on y retrouve comme dans le jazz, des thèmes et des impros mais aussi des arrangements ou des formes parfois plus sophistiquées. On y trouve des influences du jazz, de la musique classique, de la musique brésilienne, de la pop.

Certains morceaux voyagent à travers des mesures asymétriques: 9/4, 5/4, etc… J’ai été fort inspirée aussi par mon expérience avec Pierre van Dormael et par Weber Iago, comme sur Moon at Noon. Nous sommes la somme de nos expériences n’est-ce pas? As- tu des projets immédiats de tournée, d’accompagnement, d’autres artistes? Ah, j’aimerais beaucoup avoir d’autres projets, mais je n’ai pas le temps de gérer l’organisation de plus d’un groupe à la fois. Déjà pour ce trio, je devrai faire un énorme travail de management que je n’arrive pas à faire seule. Voyez mon agenda (sur mon site)….Si je ne passe pas deux matinées par semaine au moins à chercher des concerts, il ne se remplira pas! Dès que j’en aurai le temps, je relancerai mon autre projet: maracujazz, qui me tient beaucoup à coeur aussi. Néanmoins je participe toujours à d’autres formations, par exemple je travaille parfois avec les baladins du miroir, avec la chanteuse Carmina, avec Phil Abraham, Ellen Demos ou Tamara Geerts. J’aimerais bien travailler plus en tant que sidewoman comme je le faisais très régulièrement avant. Avis aux amateurs, je suis dispo!!!

Ces difficultés financières influencent-elles ou freinent-elles ta création musicale?

C’est sûr qu’avec un label qui gère tout c’est beaucoup plus facile. Pour mon premier album, je ne me suis occupée que de la musique et des concerts. Pense t-on parfois à se lancer dans d’autres genres musicaux peut-être plus commerciaux, mais souvent plus rémunérateurs?

Alors là, je t’envoie jeter un œil sur mon CV et mon agenda (toujours sur mon site). Je ne suis pas de ceux qui pensent que commercial rime avec moins intéressant artistiquement ou l’inverse. Je ne cultive pas ce genre de snobisme. Je n’ai par ailleurs par les moyens financiers de le faire. J’ai toujours gagné ma vie en jouant de la musique, accessoirement en donnant quelques cours aussi. Le jazz est une musique que j’aime jouer car elle propose plein d’espaces de liberté et m’oblige à être consciente de tous les paramètres d’une composition ou d’un groupe. Mais j’adore jouer d’autres styles et je ne m’en suis jamais privée. Au contraire, le jazz est arrivé tard dans ma vie de musicienne….Seulement comme on aime coller des étiquettes dans ce pays, ouvrir une porte signifie souvent qu’une autre se ferme et c’est bien dommage. Je fais juste attention à ne pas m’abîmer avec des jobs trop déprimants ou une musique qui ne me rend pas heureuse. Par exemple je ne refuserai pas un boulot de « piano bar » et même occasionnellement ça m’amuse! Mais si je devais faire cela tous les jours, cela serait triste et ennuyant Si tu avais l’occasion de refaire « ta carrière ‘, qu’apporterais-tu comme différences?

Aucune! Chaque expérience m’a enrichi et d’ailleurs il n’y a pas une chose que je changerais dans ma vie si je devais la recommencer dès le départ. J’adore la vie, je la bouffe et je joue le jeu, ça me plaît.Le contenu importe moins que ce qu’on en fait ou comment on le vit. J’ai juste un regret: j’aurais aimé passer un ou deux ans de ma jeunesse uniquement à étudier le jazz, aux U.S.A, sans devoir faire quoi que ce soit d’autre. J’ai du étudier la musique en faisant toujours à côté des jobs fatiguant. Quand j’étais au conservatoire, je nettoyais des bureaux pour gagner ma vie. A quinze ans, je travaillais dans la restauration chaque midi.Cela à duré deux ans, le temps que je rentre au conservatoire en section classique. Pendant ce temps, les gens de mon âge se marraient bien et allaient à l’école…Je n’ai pas de regrets car cela m’a donné du caractère et de la volonté mais je serais plus loin aujourd’hui musicalement si j’avais pu passer plus d’heures derrière mon piano à cet âge.

Propos recueillis par Etienne Payen

www.myspace.com/annewolf www.anne-wolf.com