Rentrée hivernale (1): Lola Lafon


Après trois romans ancrés dans la société contemporaine dont ils pourfendent la violence capitaliste et policière ainsi que le machisme – Une fièvre impossible à négocier, De ça je me console, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce -, Lola Lafon, qui est aussi chanteuse et compositrice (Grandir à l’envers de rien, Une Vie de voleuse), tente de cerner, dans son nouveau roman, l’une des championnes sportives les plus énigmatiques de ces dernières décennies. Ce faisant, c’est un face-à-face Est-Ouest qu’elle met en scène, elle qui a vécu de 3 à 12 ans en Roumanie où ses parents professeurs communistes ont été mutés à leur demande. Un excellent livre porté par une écriture très réfléchie. La communiste qui ne souriait jamais s’ouvre sur les Jeux Olympiques de Montréal en 1976. Après avoir évolué sur la poutre, une Roumaine de 14 ans attend son résultat. Peu connue du grand public, elle est pourtant, depuis un an, quadruple championne d’Europe en gymnastique. La note s’affiche: 1,0. Personne ne comprend, l’exercice a été parfait. Le public siffle, tout le monde s’affaire. En fait, c’est 10 qu’il faut lire, mais le tableau ne permet pas un score à deux chiffres. Du jamais vu. Six autres notes maximales suivront. Nadia Comaneci, triple médaille d’or, entre dans l’histoire. Du sport mais aussi d’un dernier quart de siècle qui va voir s’écrouler les dictatures communistes est-européennes. Lola Lafon suit «Nadia C.» de ses premiers agrès à sa fuite du pays quelques jours avant la chute puis l’exécution des époux Ceausescu. Soit plusieurs compétitions internationales où l’imbrication entre le sport et la géopolitique se reflète dans la haine opposant par exemple, par athlètes interposés, les sœurs ennemies roumaines et soviétiques. Avec, dans le rôle de l’entraîneur, Béla, issu de la minorité hongroise de Transylvanie, donc méprisé, vu comme quelqu’un d’assez frustre et pourtant maintenu à son poste. Au déroulé de la courte carrière de son héroïne – elle remportera encore des médailles quatre ans plus tard aux J.O. de Moscou (boycottés par les Occidentaux) puis plus rien à Los Angeles (boudé par les «démocraties populaires») alors qu’elle n’a que 23 ans -, au face à face tendu entre les systèmes en vigueur de part et d’autre du Rideau de fer, l’auteure ajoute une strate supplémentaire: les échanges téléphoniques imaginaires, parfois rudes, entre sa narratrice – qui n’est pas elle – et celle qui vit depuis novembre 1989 aux Etats-Unis. C’est celle-ci qui rectifie les clichés liés à la Roumanie et qui, d’une certaine manière, renvoie dos-à-dos les conditionnements communiste d’hier et capitaliste d’aujourd’hui. Une idéologie totalitaire contre une consumériste. Tout au long des années 1980, Nadia Comaneci va devoir faire face à deux types d’attaques. Sa proximité avec le régime, d’une part. D’avoir grandi, d’être devenue une femme et donc d’avoir perdu sa «fraîcheur», de l’autre. «C’est une sorte de procès hormonal, commente la romancière qui revendique son engagement féministe. Nadia est une extrapolation de ce que vivent toutes les femmes dont le corps est constamment disséqué en place publique. Elle est regardée, notée, jugée – même si c’est par de vrais juges.»

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