Rentrée hivernale (5): Jean Rouaud


Pour la troisième fois, Jean Rouaud change d’éditeur (si l’on excepte quelques pas de côté). Après un cycle de cinq romans (plus une pièce de théâtre) chez Minuit, réécriture romanesque de sa généalogie familiale (et géographique) entamée avec Les Champs d’honneur (Goncourt 1990) et intitulée «Le Livre des Morts», l’écrivain breton passe au début du millénaire chez Gallimard pour écrire d’autres types de romans (L’Invention de l’auteur, L’Imitation au bonheur), empruntant ainsi une nouvelle voie que, semble-t-il, Jérôme Lindon n’appréciait que modérément. Chez l’éditeur de la rue Sébastien Bottin (devenue partiellement rue Gaston-Gallimard), il se lance également dans une entreprise autobiographique nommée «La vie poétique» dont paraissent les deux premiers tomes, Comment gagner sa vie honnêtement et Une façon de chanter. Et aujourd’hui, c’est chez Grasset que sort le troisième volet de ce cycle, Un peu la guerre. Décalquant le célèbre titre d’un livre de Raymond Roussel, le sous-titre de celui-ci pourrait être « Comment j’ai écrit les Champs d’honneur». Car, empruntant mille et une voies de traverse qui rendent la lecture parfois complexe – entre autres les conquêtes de Cortès, Vassili Grossman et le goulag soviétique, La Semaine sainte d’Aragon décortiqué par un prof communiste, Montaigne, les deux guerres mondiales -, c’est bien de cela que parle Jean Rouaud: comment cet enfant natif d’une Bretagne rurale et bigote, apprenant, tout juste arrivé à la faculté (bourbeuse) de lettres nantaise, que «le roman est mort», va-t-il néanmoins se lancer dans l’écriture d’un roman familial (père, grand-tante, grand-père), lui que la famille n’intéresse pourtant «pas particulièrement». Un roman que Jérôme Lindon finit pas accepter (après en avoir refusé un premier, trois sans auparavant), non sans s’étonner d’une double absence: celle du narrateur (pourtant omniprésent derrière le «nous»), ce qui, dans la bouche de l’éditeur du Nouveau Roman, ne manque pas d’étonner l’écrivain en herbe, et celle d’une véritable structure, ce que reconnaît Rouaud (sans le dire), ayant effectivement sucré une partie difficile à intégrer («une partie escamotée où apparaissait le narrateur disparu»). Mais au lieu de l’admettre ouvertement, l’impétrant plaide l’existence d’une structure – «les trois parties correspondaient aux trois morts annoncées dans la première phrase» -, ce qui, après une relecture nocturne, convainc l’éditeur. Finalement, l’écriture, l’acte d’écrire, est au centre de ce livre composé dans une langue que s’est inventée l’auteur depuis près d’un quart de siècle. Une langue faite de longues phrases toute en circonvolutions qui entraînent avec elles le lecteur comme pour mieux l’emprisonner. Ce style est chez Rouaud le fruit d’une double réflexion: sur le «quoi dire» et le «comment dire», l’un et l’autre étant forcément intimement liés.