Reste dehors, Albert Camus…


On sait que Camus a accepté le Prix Nobel, alors que Sartre l’a refusé. Est-ce une raison pour croire que l’auteur de La Peste aurait accepté de voir sa dépouille conduite au Panthéon, qui plus est à l’instigation d’un président qui incarne tout ce que Camus détestait, à savoir l’arrogance, le mépris et le populisme? L’attitude de Meursault par rapport à l’enterrement de sa mère pourrait être un argument en faveur d’une réponse positive ; qu’importe ce qu’il advient d’une dépouille ? Mais c’est oublier quels sont les vivants en jeu dans les deux situations. Madame Meursault est conduite à l’église par une petite communauté de pauvres gens. Certes, on peut supposer qu’on la force peut-être ainsi à «rentrer dans le rang» et la norme ; mais personne en particulier ne profite de cette récupération. C’est la mort d’une anonyme parmi d’autres anonymes. «Quand les témoins ont disparu, le décès d’un grand homme cesse à jamais d’être un coup de foudre, le temps en fait un trait de caractère. […] dans une vie terminée, c’est la fin qu’on tient pour la vérité du commencement», écrit Sartre dans Les mots. Je ne sais pas si Sartre aurait accepté de voir son corps installé au Panthéon (je le crois, mais c’est un autre débat); toujours est-il qu’il offre ici un élément clé pour la question qui nous concerne. Le transfert au Panthéon d’un Grand Homme (notons qu’on n’y trouve qu’une Grande Femme, Marie Curie) implique, depuis Malraux au moins, deux individus : un mort et un vivant. «Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège !», clamera l’auteur de La voie royale devenu Ministre de De Gaulle pour accueillir le résistant dont la mort avait scellé l’héroïsme. En intronisant Jean Moulin pour l’éternité, Malraux prépare sa propre entrée (qui aura lieu 35 ans plus tard) dans ce grand livre de pierres de l’Histoire de France. Mitterrand aura peut-être connu le même frisson en ouvrant les portes fameuses aux époux Curie. C’est qu’à l’évidence, le Panthéon est la représentation la plus aboutie de l’utilisation qu’une société peut faire de ses morts.

Si Camus rentre aujourd’hui au Panthéon – où, à l’évidence, il a sa place, car rares sont les penseurs du XXe siècle à avoir manifesté une aussi belle lucidité et une aussi farouche constance –, ce sera Nicolas Sarkozy qui lui aura ouvert la porte. Un homme qui, pour arriver et pour rester, est prêt à toutes les compromissions intellectuelles et tous les accaparements. Qui impose aux enseignants la lecture en classe de la lettre écrite par un gamin communiste la veille de son exécution ; qui cite sans vergogne Gramsci et d’autres qui, vivants, auraient été ses plus farouches adversaires politiques et lui auraient jeté leurs foudres, mais qui, morts, sont transformés en traits de caractère… pour celui qui les cite. Comme une certaine idéologie ultralibérale, ivre de ce qu’elle croit être sa victoire éternelle, récupère tout, y compris ce qui s’oppose à elle, et souille ce qu’il y a de plus pur et de plus noble, Nicolas Sarkozy se bâtit un panthéon personnel où se retournent dans leur tombe tous ceux qu’il utilise à ses fins, dans la construction d’un grand mensonge édifié sur autant de vérités détournées.

Reste dehors, Albert Camus, car le cortège qui t’accueille serait carnavalesque s’il n’était, simplement, aussi laid que le mensonge que tu as toujours combattu.

(Pour élargir la réflexion, je renvoie à deux articles du monde : l’excellent article de Michel Onfray, paru sur le site du Monde.fr)

La réponse de la petite-fille de l’historien Marc Bloch, elle aussi scandalisée par les « détournements » qu’opère Nicolas Sarkozy à des fins électoralistes et, pire encore, idéologiquement contraires à ceux qu’il cite et utilise.

#Camus #Sarkozy

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