Revoir la mer




L’effet est intact, les sens en éveil. Le géant liquide droit devant, à perte de vue, se mêlant au ciel sur la ligne d’horizon – palette de bleus, de gris, de lumières vives, de miroirs, de reflets qui se toisent, meurent dans les nuages, plongent dans les profondeurs obscures et apaisantes, laissent place au silence. Oui, l’effet est intact. Six mois déjà… La mer, l’océan. Les retrouvailles se sont faites sur une île de l’Atlantique : 46° 42’ 38’ ’nord, 2° 21’ 04’’ ouest. La côte septentrionale d’abord, près du port principal. Les vagues, le tumulte, l’écume qui lèche les rochers, s’éteint sur le sable. Les algues nombreuses, les coquillages coupants comme des tessons, la carcasse vide d’un crabe, le cliquetis des catamarans de l’école de voile. L’odeur forte du large et de l’estran humide. Le calme revenu. Les flots qui se retirent avant l’éternel recommencement. La côte sud ensuite. La côte sauvage, vierge de constructions, livrée au soleil, aux éléments. Falaises et verdure. Un goût de solitude. Littoral arpenté sans hâte, liberté retrouvée. Le monde insulaire nous lave du continent, il nous débarrasse des contextes anxiogènes, de la promiscuité qu'on dit malade. De l’actualité surtout, des décisions prises par les politiques européens, dans la tourmente du moment, sans intelligence ni prise de hauteur, sans aucune espèce de consensus ou compromis, belge ou qu’importe. Couper les ponts avec le terrestre, avec le foutoir 2020, la déglingue du siècle 21. Mais revoir la mer, à tout prix. Les kilomètres de route, le bateau, la houle, la brume et tout là-bas, enfin, la délivrance : une île, un monde clos, clairement délimité par les eaux, lieu des essais de Jules Michelet, des fictions de Victor Hugo, des utopies de Thomas More, synthèse des robinsonnades de tous les temps et de nos rêves d’enfant. Une bouffée d’air marin salutaire – et de privilégiés, je le sais sans m’esquiver. Entre chien et loup un phare balaie nos songes, il les renvoie dos à dos pour un duel sous la lune. Les silhouettes d'une femme et d'un petit garçon se détachent une dernière fois au centre du tableau, indiquant le nord, comme on maintient le cap, la barre. Échos des joies simples, essentielles. Belle et blonde tout le jour, la plage s’enrobe peu à peu de mystère, elle s’enténèbre. Le moment est suspendu. Il faudra revenir, encore, pour – qui sait, mais j’en doute si amèrement aujourd'hui – goûter à nouveau aux joies anciennes du continent… Photo : Marc Meganck

14 vues

Posts récents

Voir tout

douze petits n...

Je soupçonne Maggie De Block d’avoir découvert récemment la « Modeste proposition » de Jonathan Swift et, la trouvant aussi géniale que l’œuf de Colomb, de l’appliquer pour résoudre le casse-tête de l

une decouverte majeure

Sans viser le Prix Nobel de physique ou de médecine, la découverte que j’ai faite pendant l’épidémie de Corona-virus mérite plus d’attention et de curiosité que celles qu’ont montrées les chefs de la