Rupture de contrat

Au début de l’année 2011, précisément les 13 et 14 janvier, plus de cinq mille salariés, employés et ouvriers, ont fait la file des heures durant dans divers bureaux de vote installés à Mirafiori, le célèbre site industriel du Groupe Fiat, pour se prononcer sur le plan industriel conclu entre le géant automobile italien et les syndicats. Ou plutôt entre l’entreprise et tous les syndicats hormis la CGIL, la Confédération Générale Italienne du travail, la principale organisation de représentation des travailleurs du pays. Le plan industriel, concocté par Sergio Marchionne, l’administrateur délégué du Groupe Fiat, prévoit un investissement, échelonné dans le temps, de près de 20 milliards d’euros afin de mettre sur pied une joint-venture entre Fiat et Chrysler et produire des véhicules de catégories supérieures, aux sigles des deux marques, destinés aux marchés européen et américain. La CGIL a d’emblée refusé de signer l’accord. Celui-ci, déclara-t-elle, comporte de graves limitations au droit de grève et à la représentation syndicale. Par ailleurs, ajouta-t-elle, le blocage des salaires, la réduction des temps de pause, le glissement des temps de déjeuner en fin d’horaire de travail, le non-paiement des deux premiers jours de congé de maladie lorsque ceux-ci tombent avant un week-end ou un jour férié si l’absentéisme annuel est supérieur à 3,5%, l’obligation d’effecteur un certain nombre d’heures supplémentaires par an, toutes ces compressions des droits du travailleur sont inacceptables. J’entends vos arguments, rétorqua Marchionne, mais si je dois vendre mon produit sur un marché globalisé, a toutefois rétorqué M. Marchionne, je dois le fabriquer aux coûts et aux conditions imposés par ce même marché globalisé ; le pays doit s’adapter, autrement je quitte l’Italie pour m’installer au Canada. En clair : vous ratifiez l’accord à ces conditions ou, à brève échéance, vous perdrez votre emploi. C’était, en substance, le message adressé aux 5 431 salariés dont l’âge moyen était de 46 ans et l’ancienneté moyenne de 20 ans et qui ont, in fine, ratifié l’accord par une courte majorité. Notre propos du jour se veut politique. Exclusivement politique. Le raisonnement de M. Marchionne comporte en effet, pensons-nous, un point de rupture démocratique fondamental. Et potentiellement irréversible. Dans la conception du monde libéral-capitaliste tel qu’il a été édifié au vingtième siècle, et en particulier après la première guerre mondiale, le travail, l’obtention d’un emploi dans la chaine de production considérée à l’échelle globale, sociétale, n’est pas uniquement une source de revenu, un moyen de subsistance individuel. L’emploi, le poste de travail pour le dire à l’ancienne, représente un vecteur d’émancipation, un moyen de « citoyenniser » l’individu, de le rendre partie prenante d’un projet collectif au sein duquel chacun, l’employeur et le salarié, remplissent une fonction sociétale. A ce titre, le salarié ne peut être considéré tel un produit. Il doit être mis en condition de faire entendre sa voix, de protester s’il le considère juste, de développer un esprit critique, de contribuer à l’édification d’un monde pensé en commun. Les droits sociaux sont donc des droits politiques. De sorte qu’il se tisse lien imprescriptible entre économie de marché, état providence et démocratie. Ou, pour reprendre la terminologie de Rousseau, il se conclut une forme de contrat social, de pacte sociétal auquel on ne peut toucher sans toucher, simultanément, au socle démocratique. Or, le raisonnement de Sergio Marchionne est symbolique de cette rupture unilatérale et clairement revendiquée de cette forme de contrat social sans lequel le bien-être collectif ne peut se bâtir. Il en va de même, et cela est encore plus grave, de la déclaration de Silvio Berlusconi selon laquelle si le groupe Fiat avait perdu le référendum, il aurait été logique qu’il quittât l’Italie pour s’installer au Canada. Par ses propos, le premier ministre italien légitimise ce mouvement de déresponsabilisation du pouvoir économique vis-à-vis de la société. Le rôle du politique n’est-il pas plutôt de contrebalancer l’effort demandé aux salariés au nom de la globalisation. N’eut-il pas été possible de penser la relation entre les deux pôles productifs en-être de collectivité unie par un pacte ? Et d’exiger donc, en contrepartie des sacrifices opérés par les uns, des garanties, stipulées par les autres, en matière d’emploi, une forme de pénalisation si l’investissement promis n’est pas respecté, le maintien du siège du Groupe à Turin, le maintien de droits sociaux imprescriptibles. Si la productivité est une affaire globalisée, si elle est l’affaire de tous, le bien-être de ceux qui y contribuent ne doit-il pas, lui aussi, demeurer l’affaire de tous ? Amoindrir les droits sociaux, c’est affaiblir la démocratie. Car sans liberté matérielle, il n’y pas de liberté politique qui vaille.

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