Séance de rattrapage (2) : Vincent Joly


Qui a écrit Voyage au bout de la Nuit, on le sait, c’est Céline. Mais qui l’a tapé à la machine pendant que son auteur vaquait à ses devoirs médicaux au dispensaire du 10 de la rue Fanny, à Clichy? C’est une certaine Aimée Le Corre, tout juste mentionnée dans les biographies de François Gibault et de Frédéric Vitoux sous le patronyme de Paylam, celui de l’homme qu’elle épousera plus tard. Dans les autres ouvrages, elle n’est identifiée que par sa fonction – secrétaire –, voire pas citée du tout. Un détail de l’histoire? Pas vraiment, comme on s’en rend compte en lisant le roman – son premier – que consacre Vincent Jolit à cette jeune femme qui sera bien mal récompensée de ses services. Assise depuis le 1er septembre 1930 à l’accueil du dispensaire où est pratiquée une médecine collective thérapeutique (à la différence de l’hôpital voisin où elle est majoritairement diagnostique), Aimée voit quotidiennement passer le docteur Destouches – qui ne s’entend guère avec son patron, Gregor Ichok, qu’il refuse d’appeler «Monsieur le Médecin-chef», lui préférant «Cher confrère». Louis, «pouilleux comme ses malades», aime mieux conseiller que prescrire, «assiste et recommande plus qu’il ne soigne». Il est d’ailleurs surnommé «Pas de café, pas de vin». Et pendant ce temps, il écrit ce qui deviendra une œuvre-phare du XXe siècle. Un roman dense et épais qu’il faut bien mettre au propre. C’est la discrète secrétaire, avouant une certaine sympathie pour le praticien hygiéniste, qui se voit confier cette tâche, entre la fin 1931 et le début 1932. Une lourde tâche, en vérité, dactylographier «deux kilos de pattes de mouche» n’est pas une sinécure. Elle mènera son labeur à bien, néanmoins, acceptant même, pas toujours de bonne grâce, de plusieurs fois reprendre un texte sans cesse corrigé et rallongé, inlassablement retouché. Jusqu’à la version finale, celle envoyée aux éditeurs. Ce n’est pas Gallimard, malgré la lettre prémonitoire qui accompagne le tapuscrit («C’est du pain pour un siècle entier de littérature»), mais Denoël qui l’accepte. Les épreuves, Céline les fait relire par… Jeanne Carayon, son ancienne voisine de Clichy, fidèle une vieille promesse. Elle devient ainsi, pour la postérité, la secrétaire et correctrice de l’écrivain, avant Maria Canavaggia. Exit donc Aimée. Qui est déçue, cela va sans dire. Guère consolée par son exemplaire dédicacé. Pas plus que par les nombreux articles qui paraissent, plusieurs élogieux. Peut-être même «humiliée» par les reproches – contenu, esprit, écriture. Mais n’avait-elle pas prévenu le docteur? Comme on le voit, ce Clichy écrit avec soin, où l’imagination se glisse avec souplesse dans une réalité bien connue, est doublement utile: parce qu’il rend justice à Aimée Le Corre et parce qu’il éclaire un recoin resté dans l’ombre de la biographie de Céline.

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