Salut Gaston

On ne devrait jamais mourir en été. D’abord, parce que ça jure avec le soleil, ou parce que, comme dans notre pays, cela ne fait qu’accroître la mélancolie que suscite une pluie malvenue. Ensuite, parce que vos amis en errance estivale n’en sauront rien et vous pleureront en automne, quand le vent du nord emporte nos amis et les feuilles mortes. Ainsi de Gaston Compère, le compère, l’ami discret. C’est au premier jour de l’automne qu’un autre ami m’apprend sa disparition, survenue le 14 juillet, ultime pied de nez à la République des lettres. Il disait fuir les honneurs (il le disait et il l’a fait) et préférer le silence. C’est étonnant de songer que le silence est ce que j’associe le plus à Gaston, lui qui fut certainement l’auteur le plus prolixe de nos contrées. Un des rares silences difficiles à supporter, et qu’il pratiquait en tête à tête avec son sourire bonhomme. Ce fou de musique, qui en a composé presque autant que de littérature, n’hésitait pas à se taire de longues minutes lorsque vous lui rendiez visite. Je suis sûr qu’il appréciait ces moments. Moi, ils me gênaient, m’embarrassaient au point que je préférais la faconde de ses lettres. Car Gaston était aussi un épistolier comme il ne s’en fait plus, loin des e-mails. Certains, dont une de ses éditrices, lui a reproché d’avoir trop écrit. Voilà un reproche qui devrait s’adresser d’abord aux éditeurs, qui publient beaucoup trop de livres inutiles, mal écrits, inintéressants. Gaston s’en foutait. Il écrivait parce que. Parce qu’il avait envie. Besoin. Qu’il en éprouvait du plaisir. Que c’était une manière de respirer et de se tenir debout, quand respirer et se tenir debout devenait de plus en plus difficile pour son corps. Sa revanche d’homme libre et indépendant. Et c’est vrai que, sans doute, il y en a trop, de textes de Gaston. Mais quelle importance ? Il n’avait pas le temps de faire le tri, ce qui est d’ailleurs une tâche dont le temps s’acquitte sans remords (et souvent sans discernement). Mais dans cette profusion, il y a d’abord des chefs d’-œuvre : Je, soussigné Charles le Téméraire, mais aussi Bloemardine, deux textes qui, après La légende d’Ullenspiegel de Charles De Coster et L’enragé de Dominique Rolin, viennent enrichir l’imaginaire historique belge, qui existe bel et bien quoi qu’en disent certains. Il y a ensuite une œuvre, tout simplement. Ôterait-on une sonatine de Mozart ? Certes, toutes ne nous font pas pleurer ou vibrer ; mais toutes sont un coup ou un clin d’œil unique sur l’humanité. Et toutes nous font regretter celles que l’artiste n’a pas pu écrire… Autre regret : l’oratorio sur Auschwitz, composé par Gaston, n’a jamais pu être créé, malgré tous ses amis musiciens. Une œuvre difficile, elle aussi. Le temps, encore, peut-être… mais Gaston ne l’entendra pas. Avec Jacques Izoard et Claire Lejeune, disparus eux aussi cet été, les feuilles mortes, décidément, se ramassent à la pelle. Les souvenirs et les regrets aussi.

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