Shalom

(Ecrit après la lecture d’un article d’Elie Arié paru dans Le Monde et, dans une version plus longue, dans Marianne)

Avant que son esprit ne s’égare dans quelque sombre forêt peut-être moins hostile au poète que la jungle médiatique, Hector Bianciotti rappelait quelquefois l’histoire de Macedonio Fernandez (le seul maître que Borges ait jamais voulu se reconnaître) donnant à Buenos Aires une conférence devant une salle « vide à ce point qu’on n’aurait pu y faire entrer un absent de plus ».

Impossible de ne pas se rappeler cette anecdote à l’heure où l’idéologie magazinesque, régnant désormais sur tout le secteur éditorial, rend livres et journaux tellement dépourvus de vision globale qu’il serait impossible d’y envisager l’hypothèse d’un défaut de pensée supplémentaire.

J’y pensais en lisant votre message, paru dans « Le Monde » voici quelques jours, sous ce titre irréfutable : L’ère du cynisme.

Quelque inadvertance des logiciels expliquant sans doute que vos lignes aient pu resquiller deux bouts de colonnes dans ce qui fut le quotidien de référence (je parle d’un temps précédant celui où Alain Minc fit élire Sarkozy, donc bien antérieur à celui voyant tous les journalistes, comme un seul homme, ordonner au lecteur, jusqu’en page télé : « Lisez Houellebecq ! ») – votre synthèse exemplaire ne fut pas jetée au rebut.

Vos noms et prénom signifiant origine juive, nul ne peut sans émotion se rappeler, à votre lecture, ce que la pensée critique de naguère devait au génie d’inspiration biblique : Maïmonide et Spinoza, Marx et Freud, Ernst Bloch et Marcuse, Theodor Adorno et Walter Benjamin…

Autant de noms chaque jour insultés par une Kommandantur idéologique n’ayant pas le moindre scrupule à trahir cet héritage au service d’intérêts trancendants comme la noire laitance d’une truie syphilitique.

Je vous dis donc Shalom ! Tout en pensant Salam… Sans ignorer ce que contiennent de voeux pacifiques les racines communes de ces deux mots. Je vous dis Salam et Sholom en supputant que dérivait de la même racine le nom de Salomon, dont le supposé temple, en cette « ère du cynisme », offre toujours prétexte aux pires stratégies impériales. Celles-ci ne manquent ni d’officiers supérieurs ni de grands-prêtres pour imposer à chacun chaque jour le dominium d’Hérode et de Rome.

Ceci dit la veille du jour où cette instance que je nomme dans mes romans la tour Panoptic annonce le spectacle d’un happening pyrotechnique à l’échelle mondiale, dont s’accélérera quelque peu la course vers un conflit nucléaire programmé. Cette guerre de Troie qui se poursuit fournit un autre axe de mes romans, dont rendit compte jadis Hector Bianciotti. Shalom ! prononcera selon toute vraisemblance, demain 11 septembre, un minable pasteur évangéliste assuré de publicité planétaire en brûlant sur l’écran global un livre dont le titre pourrait se traduire par Salam…

Ce qu’il en est du rapport entre Jérusalem et Athènes (entre révélation prophétique et réflexion philosophique – mais aussi dans l’espace médiateur entre la sainte colombe et l’oiseau de Minerve : espace médiateur du Phénix qui vit naître Homère, dévolu à la poésie), tout cela n’est-il pas exclu du champ de la pensée, entre autres, par l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique ? (Il est vrai que celle-ci n’anime plus guère la vieille Europe. Aussi, Rome n’étant plus dans Rome, est-ce la faute aux Roms…)

Lisez ce qu’en dit Philippe Sollers tout au long des mille pages de son dernier Discours parfait (traduction ridicule d’un livre gnostique intitulé logos teleïos, à savoir « parole ultime », à la gloire de Joseph de Maistre – oui, l’ancêtre du bâilleur de fonds de Sarkozy ; lisez – comme il vous est enjoint de le faire par toutes les instances médiatiques – Michel Houellebecq, afin d’apprendre combien « Picasso c’est laid » ; lisez Jacques Attali, l’un des principaux Scribes et Docteurs de la Loi ; ce qui implique aussi, cela va sans dire, d’obéir au Verbe sans réplique autorisée de Bernard-Henri Lévy ; pour établir un semblant d’équilibre, ne soyez pas suspect d’ignorer les commandements libertaires de Michel Onfray ; pour finir, et puisque l’actuel burlesconisme généralisé fait du conseiller de Napoléon V aussi bien celui de son opposition, ses innombrables interviews inondant la presse vous dispenseront de lire son dernier livre pour connaître toutes les idées d’Alain Minc…

Sollers, Houellebecq, Attali, Lévy, Onfray, Minc : S.H.A.L.O.M !

Ainsi qu’autant de miradors dressés en surplomb de l’enclos concentrationnaire en quoi consiste l’unique opinion permise par l’ « ère du cynisme », ils contrôlent militairement à six l’espace idéologique en se répartissant le marché selon une disposition graphique inspirée par l’étoile de Goliath.

Ne cumulent-ils pas, eu un an, l’équivalent d’un bottin mondain dans gazettes et magazines, sous forme d’articles, tribunes et commentaires de leurs productions livresques respectives, quand un véritable roman se voulant le miroir sphérique de nos temps n’a pas droit d’être rendu public ?

Ne sont-ils pas réputés propriétaires de la parole polémique lorsque toute vision globale résolument critique est impitoyablement censurée ?

Si toute licence leur est accordée de décrier l’espèce humaine en son essence, l’essentiel est que rien dans ce qu’ils écrivent ne soit susceptible si peu que ce soit d’inquiéter l’hégémonie capitaliste. Exploitation économique, domination politique et coercition idéologique, avec S.H.A0.L.O.M., ont les gardiens de leur sommeil…

Monodoxie, monokinésie, monesthésie : telles seraient les caractéristiques de notre époque aux yeux d’un aède grec oeuvrant à écrire une Iliade et une Odyssée d’aujourd’hui. Cet aède se souviendrait de Marx, qui, dans Les luttes de classes en France, raillant le petit Napoléon III, s’amusait à voir comme revenait sur scène l’histoire : la première fois de façon tragique, la deuxième de façon comique.

Nous savons désormais, grâce à vous, qu’après Napoléon IV en 1981, le Napoléon V de 2007 couronne une ère cynico-sceptique.

Shalom et Salam.

#Sarkozy

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