Sonnez trompettes !

On ne s’entendait plus. Quel était cet intense bourdonnement qui faisait un fond aux habituelles conversations du Beau pays ? Un orage céleste venu d’ailleurs, le bruit d’un essaim menaçant les récoltes, un immense embouteillage, le mugissement de 1.000 sirènes, comme un terrifiant concert de trompettes du jugement dernier, le raffut incroyable auquel nul ne pouvait échapper : les 70.000 vuvuzelas dans lesquelles soufflaient les spectateurs des premiers matches du Mondial en Afrique du sud. Les habitants du Beau pays, inquiets dans un premier temps, tournèrent vexés : ils avaient découvert que l’on pouvait caqueter, manifester, se manifester plus fort qu’eux. Siffler la Marseillaise, à côté de ça, qu’est-ce que c’était ? Pauvres Français qui n’avaient même pas inventé la Ola et s’étaient contentés de l’adopter du Mexique. Pourtant le bruit du monde assourdissant avait un avantage. Il permettait de faire oublier ou au moins de rendre inaudibles les quelques voix qui s’élevaient en vain pour réclamer la vérité. Car l’histoire de France suivait son cours, avec son lot de secrets qui s’épaississaient, d’enquêtes non résolues, de dossiers sensibles qui disparaissaient comme dans l’inextinguible affaire Boulin ou dans l’obscur Karachigate. Sarkozy était-il vraiment impliqué dans celle-ci ? Villepin s’était-il vraiment sorti de Clearstream ? C’était l’un des effets pervers de la complexité : nul ne pouvait jamais être sûr de détenir l’ensemble des éléments qui apportaient une solution incontestable aux énigmes. On rangeait cela dans la commode case de la Raison d’Etat et on acceptait. On avait tort. On s’habituait aux mystères, on acceptait les soupçons, on se résolvait à l’ère des complots. On ne s’entendait plus. Le raffut des vuvuzelas zouloues couvrait jusqu’à l’injure faite à Rama Yade, la Secrétaire d’Etat aux Sports, par les Bleus de l’équipe de France. Ils l’avaient privée de visiter avec eux une township des plus pauvres et du spectacle offensant de ces riches qui passèrent quelques minutes de leur précieux temps à distribuer des babioles à 500 enfants misérables, charité bidon pour touristes des bidonvilles. Le bruit d’enfer des stades avait englouti de même l’affaire Boutin, du nom de l’ex-ministre du Logement qui avait été contrainte de renoncer à ses 9.500 euros de salaire (cumulés avec sa retraite de députée) ; que les petits salaires lèvent le poing : ils avaient gagné. Et la chasse était désormais ouverte aux dix ministres en exercice qui cumulaient les rémunérations, tant l’argent visible demeurait détesté en France. Les trompettes d’Afrique du sud rendaient inaudibles enfin, du moins aux oreilles du sélectionneur tricolore, les multiples critiques qui s’accumulaient sur son équipe aux débuts si ennuyeux et si mous. Ils étaient à l’image du pays qui ne savait plus être jeune, ni jouer avec plaisir, ni vibrer, ni se contenter de se donner au lieu de calculer ses primes de match. Sans meneur sur le terrain, sans entraineur entrainant et incontestable dans les vestiaires, la sélection nationale désespérait. En tout cas, les Bleus avaient trouvé une excuse en or (à défaut de but du même métal) en cas d’échec : dans les chastes oreilles de ceux qui avaient succombé aux charmes de Zaya, les vuvuzelas faisaient décidément trop de bruit pour pouvoir emboucher comme il fallait les trompettes de la renommée. Jusqu’à mardi prochain.

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