Soudain, comme…


D’autre part, à quoi tient le rôle d’un chroniqueur ? Chaque heure, des monceaux de signes, comme autant de bruits qui aiguisent un instant l’attention et puis s’en éloignent radicalement, passent devant nos yeux.  Chaque bribe de cette bouillie, prise isolément, paraît totalement dénuée de sens, comme on le dirait d’une vaine agitation : ou alors le sens en est pauvre, sans profondeur, et peu susceptible d’accrocher l’intérêt d’un observateur se voulant averti. Et puis, le chroniqueur se met à relier certains de ces signes, entre eux aussi bien qu’à sa perception des choses : et ce qui était informe prend un contour plus net et peut devenir un dessin bien tracé à l’intention du lecteur – bref, prend forme dans son esprit, par des circuits que je me garderais bien de décrire.

En tout cas, le fait est là.

Soudain, comme une évidence apparaît.

La possibilité évoquée (certainement pas en l’air) par Philippe Geluck d’un musée consacré à son Chat (Le Soir du 18 décembre 2009) est un symptôme particulièrement éloquent d’un glissement dans la conception de ce qu’est un créateur, en arts plastiques ou dans d’autres domaines. Au-delà d’une prétention assez extravagante (et qui, chez des esprits sérieux, ne peut produire que des rires non étouffés), il est éclairant de montrer comment cette proposition est justifiée par ses principaux initiateurs.

Geluck lui-même tire prétexte du triomphe de l’exposition des vingt ans de son personnage à Paris en 2003 et à Bruxelles en 2004 (à l’Autoworld du Cinquantenaire, qui est plutôt un lieu touristique…) pour pousser son idée (?) – en voilà un qui postule que, désormais, une seule exposition rétrospective suffit pour réclamer son musée personnel ! Il n’y a là rien de naïf : le temps de la réception par le public d’un artiste mineur mais présent sur toutes les chaînes s’est accéléré – ou plutôt les véritables créateurs, ceux qui font véritablement progresser l’histoire des formes, ne sont découverts que toujours plus tardivement, ce public étant désormais instruit tout autrement des enjeux et des réalités. Il n’est donc pas étonnant qu’un Geluck entende capitaliser au plus vite sur sa périssable renommée pour prendre quelques longueurs d’avance. C’est une loi d’airain des temps médiatiques : le recul est toujours trop long, et la prise de distance est hors champ.

Et puis, cela prépare le terrain pour l’entrée en scène de l’expert, Michel Draguet, directeur général des Musées des Beaux-Arts, évidemment séduit par le projet (il entrevoit d’ici, je suppose, le flot des visiteurs et des billets d’entrée). Celui-ci en appelle à la «dialectique de l’art belge» et à son surréalisme des familles : bref, à la sempiternelle dérision au service d’une «création» conçue comme consensuelle et sans relief, rendue parfaitement lisse par son caractère inoffensif, farcie d’aphorismes et de bons mots sans substance, démontrant tout au plus un savoir-faire et une faconde d’amuseur. En somme, ce serait un musée qui consacrerait l’événementiel et le sourire en coin d’un Chat qui ne serait pas du Cheshire…

Je ne veux même pas dire que la bande dessinée serait un art mineur, qui n’aurait pas droit de cité au musée. Simplement, du point de vue même de Geluck, ceux que, à juste titre, il dit admirer dans sa discipline (mais qui, dans l’histoire de l’art, ne sont tout de même pas des phares absolus), Topor, Reiser ou Sempé sont nettement au-dessus de lui – et n’en ont pas fait toute une histoire…

En fait (et ici j’en reviens à mes carnets), il y a déjà longtemps que j’ai ce Geluck à l’œil. Le 24 décembre 2004, dans le supplément du samedi du journal Le Soir (qui à l’époque s’appelait Victor), a eu lieu un fabuleux télescopage – peu importe sa cause. Geluck annonce d’abord, dans un texte sur une colonne (avec des détails techniques et les prix atteints lors des dernières ventes au bénéfice d’associations, façon de dire, l’air de rien, que la cote de ses planches, elle aussi, est généreuse), qu’il met aux enchères des originaux dont le produit de la vente sera intégralement versé à l’asbl Chaleur d’hiver, qui vient en aide aux sans-abri. Et puis, sur la même page, un dessin de lui montre un homme faisant la quête et disant : «Faites un geste, s’il vous plaît» : et le Chat agite les bras dans tous les sens, comme s’il dansait, disant : «Voilà, cher ami…» («faire un geste», vous saisissez ?)

Bref, une véritable pièce de musée…

#PhilippeGeluck

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