Souvenir de Baudelaire

J’ai rencontré le héros de cette histoire sur le parvis de la gare du Nord. J’attendais un ami en compagnie duquel je devais prendre le train et me rendre à Liège pour des raisons professionnelles. Comme j’étais en avance de plusieurs dizaines minutes, je pris place sur un banc et fis ce que je faisais habituellement dans pareille circonstance : J’ouvris Il Corriere della Sera.

Après avoir brièvement feuilleté les premières pages, un article sur les incendies dans des camps de Roms à Naples attira mon attention. Il y était dit qu’une jeune Rom de seize ans s’était introduite dans une maison du quartier et avait tenté d’enlever un nouveau-né. En réaction, les Napolitains avaient bouté le feu aux différents camps où logeaient les Roms. Le journaliste expliquait que ces derniers n’en étaient pas à leur première tentative d’enlèvement d’enfants en bas âge et que, dès lors, les habitants des quartiers concernés, plongés eux-mêmes dans la misère et le chômage, en avaient eu assez.

Je posai le journal, soulevai mon visage pour profiter un instant de la douceur du soleil, puis me demandai quelle aurait été mon attitude si l’on s’en était pris à mon enfant. Aurais-je moi aussi cédé à la panique, à l’irrationnel, à la violence ? Me serais-je moi aussi armé de gourdins et de bidons d’essence pour me rendre justice ?

J’en étais plus ou moins là dans mes réflexions lorsque je vis s’approcher un petit homme frêle, au teint basané, arborant une moustache qui épousait maladroitement le contour de sa lèvre supérieure. Il me demanda une cigarette, je la lui donnai. Il ne me remercia pas. Je vis que son regard se posait sur les pages dépliées du Corriere della Sera : « Naples, nouvel incendie dans un camp rom ».

Le petit homme frêle me sourit d’un sourire qui semblait un acte de contrition, un peu comme s’il voulait me montrer qu’il savait, qu’il était peiné, qu’il endossait sa part de responsabilité dans ce qui pouvait être une forme de culpabilité collective, ethnique. Je compris qu’il était rom.

Il s’assit. Nous parlâmes en italien. Tout en l’écoutant, je me rappelai des essais que j’avais lus sur l’histoire et la culture tsiganes. Il me dit qu’il venait de Dorohoï, une bourgade au nord-est de la Roumanie, près de la frontière ukrainienne. Il avait quitté son village natal depuis moins d’un an et, depuis lors, avait vécu en Ukraine, en France, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Belgique. Et aussi dans les Abruzzes.

Il m’expliqua que sa tante, qui l’avait recueilli alors qu’il était enfant, lui avait demandé de quitter la maison familiale lorsqu’il avait rencontré son épouse, par manque de place. Il la comprenait : il était majeur, elle avait six enfants en bas âge et ils vivaient tous ensemble dans moins de quarante-cinq mètres carrés. Son épouse et lui avaient alors été contraints de loger dans des caves jusqu’à leur départ du pays. La journée, ils plaçaient leurs enfants dans une cage d’ascenseurs pour qu’ils soient au chaud, tandis que sa femme et lui partaient à la recherche de fer à revendre aux ferrailleurs. Mais vendre des fers ne rapportait rien, ajouta-t-il, il avait donc fallu quitter Dorohoï.

Il marqua une pause. J’en profitai pour lui dire que j’avais été surpris d’apprendre, au fil de mes lectures, que les Roms avaient été le dernier « peuple » d’esclaves d’Europe, que de nombreux témoignages les décrivaient, en plein dix-neuvième siècle, enchaînés aux mains et aux pieds, le joug au cou, le corps enduit de bitume ; qu’à la même époque, le code Karagea, le code de droit roumain, les assimilait juridiquement à du bétail.

A cet instant de notre conversation, une petite dame à la silhouette malingre vint se poster près du banc que nous occupions. Elle avait un chignon noué dans le cou et portait une robe en forme de poire, large et fleurie. Elle était accompagnée de deux petits garçons et d’une petite fille. Les regards du jeune homme et de sa femme se croisèrent. Puis il se leva et me demanda de l’argent. Je lui en donnai. Cette fois encore il ne me remercia pas. Il dit : Nous n’avons pas de pays, nous sommes un peuple sans patrie, sans frontières à défendre. Nous sommes votre face cachée, la partie de vous que vous ne voulez pas voir. Je repliai le Corriere della Sera, le glissai dans mon sac, me levai à mon tour. Sais-tu ce que signifie le mot Rom en romani ? me demanda-t-il. Oui, je le sais, répondis-je.

Nous nous serrâmes la main. Puis je les observai s’engouffrer dans une des ruelles perpendiculaires au boulevard du Roi Albert II. Je n’avais pas menti. Je savais qu’en romani le mot Rom signifiait Homme. A cet instant, comme par enchantement, je pensai à Baudelaire. Et tout comme lui je priai Cybèle d’augmenter ses verdures, de faire couler le rocher, fleurir le désert devant ces voyageurs pour lesquels s’ouvrirait, une fois encore, l’empire familier des ténèbres.

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