Sur la route

La route, de John Hillcoat


Hitchcock disait « Pour faire un bon film, il faut adapter un mauvais roman. » A condition d’avoir, comme lui, un immense talent de metteur en scène, ce bon vieux Alfred soulignait par là l’extrême difficulté à adapter à l’écran des grandes œuvres littéraires. Je me souviens encore de ce moment où j’avais refermé La route. Un peu fébrile, profondément bouleversé. Assommé, mais aussi instantanément convaincu que je venais de lire un authentique chef-d’œuvre. Très vite, le projet d’adaptation cinématographique m’a à la fois excité (l’adaptation est un sujet qui m’intéresse) et effrayé, avec cette simple question en tête : comment pourront-ils faire aussi bien que le livre ? Je conçois parfaitement qu’on l’on puisse désirer adapter le roman de Cormac McCarthy, tant ce livre génère de puissantes et mémorables images dans la tête du lecteur, tant le sujet (la survie d’un père et son fils dans un monde post-apocalyptique) peut faire fantasmer bien des cinéastes. Ce beau challenge, c’est l’australien John Hillcoat (The Proposition, inédit) qui s’y est collé. Avant de le découvrir, il me semblait donc couru d’avance que le film ne serait jamais aussi bon et aussi tétanisant que le roman, mais l’effort de cette « impossible adaptation » méritait à lui seul le déplacement. Et pour quiconque qui s’intéresse de près aux adaptations cinématographiques de romans, La route est un cas intéressant.

On est, comme on avait pu le craindre, loin du chef-d’œuvre de cinéma, mais le film n’est pas mauvais en soi. Le problème de cette adaptation (car il y en a un), c’est que le réalisateur n’a pas su suffisamment se détacher de l’œuvre initiale de McCarthy – s’en détacher pour pouvoir mieux se l’approprier. Peut-être aurait-il fallu un cinéaste qui puisse proposer des démarches esthétiques radicales, tel un Gus Van Sant, ou encore un visionneur de la carrure de Peter Weir : John Hillcoat se place comme un fidèle admirateur de son matériau d’origine. Sa proposition cinématographique, outre une représentation visuellement crédible du monde post-apocalyptique, est de coller au plus près du récit du roman, et d’en reconstituer pas à pas tous les événements qui le ponctuent. Le scénario passe par toutes les cases et va même jusqu’à en rajouter (les flash-back avec la mère). Première conséquence : certains événements sont inévitablement survolés. Deuxième conséquence, plus regrettable : il y a moins de temps octroyé aux longs moments d’errance, à cette interminable marche funèbre, à l’arpentage effectif de cette route, symbole de dernier chemin de vie parcouru. Mise en images, cette histoire perd de son caractère biblique et de sa portée métaphysique. Passer du livre au film, c’est passer d’un art à un autre, passer d’une narration à une autre. Dans le film de John Hillcoat, les idées clé sont ainsi transmises par le rajout d’une voix off. Elle passe bien à l’écran mais elle est de toute autre ampleur que la plume de McCarthy. Le romancier optait pour un style épuré et glacial. En quelques mots, en quelques descriptions, il savait transmettre l’essentiel, il savait toucher un plein cœur.

La route, le film, offre donc des images saisissantes (énorme travail sur les décors, superbement mis en lumière par Javier Aguirresarobe), quelques scènes forcément secouantes ou perturbantes, une interprétation exemplaire de Viggo Mortensen, une bande originale idéale (signe Nick Cave & Warren Ellis), mais échoue à reconstituer l’ambiance totalement désespérée du roman. A force d’être trop fidèle, La route a raté, du moins aux yeux de ceux qui ont lu le livre, sa chance d’être un grand film à lui tout seul. En l’état, nous avons un honorable complément illustratif du roman original, un hommage respectueux, certes joliment exécuté et plutôt divertissant, mais qui restera toujours dans l’ombre de son maître.

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