Syntaxe, style et lecture


En réaction à ceux qui, comme moi, ont défendu la suppression de l’accord du participe passé employé avec l’auxiliaire « avoir », Vincent de Correbyter, brillant chroniqueur et ancien directeur du CRISP, est monté au créneau pour démonter nos arguments et défendre la règle.


Vincent de Coorebyter a évidemment tout à fait le droit de vouloir maintenir la règle. La proposition ne vise d’ailleurs pas à imposer un usage contre l’autre, mais à ce que les deux soient tolérés, ne serait-ce que parce que toutes celles et tous ceux qui ont appris la règle et la maîtrisent ne vont pas l’abandonner – on sait que désapprendre est infiniment plus complexe qu’apprendre.

Mais l’argumentation de Vincent de Coorebyter pose problème pour d’autres raisons.


Les erreurs syntaxiques

Pour démontrer l’aberration de la suppression de l’accord, il donne deux exemples, dont le premier est d’ailleurs tiré d’une carte blanche en faveur de la suppression :


« “Si cette formulation un peu cavalière ne vous convient pas, nous vous renvoyons vers la formulation complète que le Conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie Bruxelles a proposé.” Dans une phrase aussi complexe, le participe passé invariable, "proposé", qui reprend la forme du masculin singulier, crée une confusion entre "la formulation" et "le Conseil", ce qui n’est pas le cas en écrivant "proposée". »


C’est un peu gênant de le faire remarquer, mais l’argument est totalement à côté de la plaque : il ne peut y avoir aucune confusion, puisque « formulation » est bien CDV (complément du verbe, ou pour les anciens, complément d’objet direct) alors que « Conseil » est le sujet du verbe.


Autre erreur du même accabit :


« “Vous, Monsieur de Coorebyter, et vos collègues de l’ULB sont dans le même cas, vous êtes amené à évaluer des travaux”, l’invariabilité du participe passé efface le fait que mes collègues sont dans la même situation que moi. »


L’invariabilité proposée ici est tout simplement fautive, puisqu’il s’agit d’un participe passé employé avec le verbe « être », qui doit être accordé comme le serait un adjectif.


La complexité favoriserait la compréhension ?

Vincent de Coorebyter va jusqu’à préconiser une complexification de la règle : accorder le participe passé même quand il suit le verbe « avoir » (ce qui était d’ailleurs la règle initiale). Ainsi, selon lui :

Si j’écris : « Jésus a lavés, dans le Jourdain, devant une foule nombreuse et enthousiaste et sous un soleil de plomb qui harassait la foule sans entamer sa ferveur et sa piété, les pieds de Marie-Madeleine », le pluriel fait moins immédiatement sens que dans : « Les pieds que Jésus a lavés dans le Jourdain…  » La règle complexe (accord dans un cas et pas dans l’autre) facilite la compréhension, bien plus que de rendre le participe passé toujours invariable avec avoir. 

En quoi le fait d’accorder dans la seconde proposition aide-t-il à mieux comprendre, quand « les pieds » sont présents juste avant, avec leurs marques du pluriel bien évidentes ? Et le premier exemple est-il pertinent ? En quoi le « s » indu au participe passé nous apporte-t-il une information pertinente ?


Le plaisir des phrases hors contexte

Tous les défenseurs de l’accord s’amusent à produire des phrases qui, à leurs yeux, démontrent combien cette règle est capitale pour éviter des confusions de sens. À se demander comment font les locuteurs d’autres langues, à commencer par l’italien et l’espagnol qui connaissaient aussi cette règle et l’ont abandonnée, pour communiquer clairement entre eux… Surtout, ces défenseurs oublient que les phrases – quand ce ne sont pas des portions de phrases – qu’ils donnent en exemple ne sont justement que des phrases sorties de leur contexte, du genre de celles que l’on trouve dans les exercices grammaticaux.


Reprenons un exemple donné par Vincent de Coorebyter, celui de la messe, qui est particulièrement absurde : « Ce n'est plus la peine d'aller à la messe ; le curé l'a dit. » Quel fidèle croira jamais que, parce que le curé a dit une messe, une fois, ce n'est plus la peine d'y aller ?


Ces phrases hors contexte font une autre économie : celle du style. La phrase parlant de l’action de Jésus dans le Jourdain est lourdingue, avec son rejet du CDV à la suite d’une série d’incises. Celle du curé perd toute ambiguïté si l’on remplace le verbe « dire » (passe-partout) par « célébrer ». Un autre exemple a beaucoup circulé sur les réseaux : « La mort de cet homme que j’ai désiré ». D’abord, ce n’est pas une phrase complète ; la compléter permettrait déjà de mieux comprendre. « La mort de cet homme que j’ai désiré m’a ravagé » ou « m’a rempli de joie ». Mais surtout, en supprimant la relative (elle aussi lourde), il n’y a plus d’ambiguïté : « La mort désirée de cet homme », ce n’est pas la même chose que « la mort de cet homme désiré ».


Un lecteur du Soir me prend à partie et m’interroge :


« Si l'on supprime l'obligation de l'accord, M.Engel pourrait-il avoir l'amabilité de nous dire s'il écrira: "la fenêtre que j'ai ouvert ou ouverte"? Pourrait-il également nous dire s'il estime que, dans les cas suivants, il estime que subsiste une différence pertinente: "Elle s'est promise à son amant" "Elle s'est promis de lui faire passer une nuit inoubliable" "Elle s'est offert le Bescherelle sur l'accord des participes" "Elle s'est offerte aux regards de ses admirateurs" "Elle s'est dite heureuse" "Elle s'est dit qu'elle était heureuse" ? N'y a-t-il là qu'une dimension esthétique appelée à s'effacer lorsque de nouveaux locuteurs n'y auront pas été sensibilisés? »


En appliquant le non-accord, j’écrirai évidemment « la porte que j’ai ouvert », tout comme Brassens écrit et chante « Jamais de la vie, on ne l’oubliera / La première fille qu’on a pris dans ses bras ». Pour la promesse, l’accord n’apporte aucune information cruciale et on évoque de surcroît l’accord avec un verbe pronominal (que l’on devrait aussi supprimer d'ailleurs). Dire « Elle s’est promis à son amant » est aussi clair que « Elle s’est promis de lui faire passer une nuit inoubliable » ; premier cas, c’est « promettre à quelqu’un », dans l’autre « promettre quelque chose ». Pareil pour le Bescherelle et les regards : le contexte, tout simplement, évite toute ambiguïté. On ne défend pas une règle en ne sortant que des phrases d’exercices de grammaire. La langue se parle, se développe dans un contexte et c’est ce contexte qui donne une part importante du sens. Quant à parler de dimension esthétique en sortant des phrases aussi artificielles recourant au pauvre verbe « dire » (voilà le vrai appauvrissement de la langue : ne plus utiliser que quatre verbes, « avoir », « être », « dire » et « faire »), c’est oublier ce que le style peut faire pour rendre les nuances. Il ne faut pas être Prévert pour reformuler ces deux derniers exemples de manière infiniment plus esthétique et en n’y mettant aucune ambiguïté, sauf celle, peut-être, qui serait nécessaire pour la portée d’un texte plus large.

On dit que le style fait l’homme et la femme ; il nourrit aussi la langue. Outre le contexte, c’est lui qui apporte les plus belles subtilités à ce que l’on exprime, et pas les règles syntaxiques.


Mais au-delà de la grammaire et du style…

Ce qui me semble plus inquiétant, dans la chronique de Vincent de Coorybeter, c’est la lecture qui en est faite, ou plutôt la lecture qui n’en est pas faite.

Première question : pourquoi la rédaction du Soir l’a laissé passer sans faire remarquer à son auteur qu’il y avait des erreurs ? Il aurait écrit que Nixon était président de Chine, la faute aurait été relevée. Ici, elle est passée, parce que l’équipe, débordée comme le sont toutes les équipes de rédaction aujourd’hui – à cause des réductions d’effectifs, de la pression, du temps qui manque… –, a fait confiance sur une question somme toute secondaire.


Par ailleurs, les premiers commentaires ont été enthousiastes : on l’a remercié pour une mise au point jugée excellente, alors qu’elle est construite sur des erreurs grossières. Cela amène une question : que lisent les gens ? J’en avais déjà eu le pressentiment en lisant des commentaires sur d’autres articles : souvent, les gens ne lisent pas ce qui est écrit, mais ce qu’ils ont envie de lire. L’article en question s’annonce clairement en faveur du maintien de la règle et il est signé d’un chroniqueur reconnu, dont la voix compte : pas besoin de lire en détail pour manifester son enthousiasme et son soutien à un argument d’autorité.


La responsabilité de l’intellectuel, qui a le droit de parler de sujets qui sortent de son strict champ de compétences, consiste à vérifier autant que faire se peut les informations et les arguments qu’il utilise.

Mais son désespoir grandit quand il mesure combien peu ce qu’il écrit est lu de manière approfondie…


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