Tabou

Quels trésors de persuasion faudra-t-il dans le futur à une minorité ne créant rien mais possédant toutes les richesses, pour soustraire celles-ci aux convoitises des multitudes qui en sont spoliées par la ruse plus encore que par la force ? Il semble que l’Occident, tout occupé à ses tâches digestives, ne dispose plus même des facultés mentales nécessaires pour poser cette question.

Où en sont l’esprit, la pensée, les idées de l’androïde contemporain, lesté de ses prothèses intelligentes ? Pendant vingt siècles, il fit partie d’un troupeau n’ayant eu pour s’orienter que la Parole du berger. Celui-ci mis de côté parce qu’il était plus rentable de mener l’humain bétail à l’usine des peaux tannées, quels contremaîtres du cerveau l’ont-ils remplacé ? Quels équarrisseurs des âmes ?

Voyons, à n’importe quelle cyberétable, son fourrage idéologique.

Au gigantesque progrès technique des contenants ayant correspondu un identique régrès des contenus, telle une centrifugeuse dont l’axe aurait été vidé de toute substance, la machinerie cérébrale d’une civilisation s’assimile à un crâne bourré d’emballages vides.

Ce qu’on appelle marché – ce lieu où l’on fait prendre les choses pour ce qu’elles ne sont pas – et ce qu’on nomme démocratie – l’espace où l’on fait prendre ce que les choses ne sont pas pour ce qu’elles devraient être – sont couramment désignés comme les axes théoriques idéaux d’une réalité sociale décrite par Orwell sous les couleurs d’une animal farm.  Rappelons-nous son 1984, souvent présenté comme un tableau de la bureaucratie stalinienne : cet univers où paix veut dire guerre, où liberté signifie esclavage, où l’ignorance est la valeur suprême – diffère-t-il du nôtre ?

Un système essentiellement frauduleux régit la planète, fondé sur une inversion généralisée du sens des mots et des images, ne devant sa survie qu’à une représentation systématiquement falsifiée du réel. Qui, sevré d’un quotidien gavage de mensonges publicitaires, pourrait-il s’étonner des violences fantasmatiques par quoi sont assujettis les cerveaux, dès lors qu’un tel système se définit comme une monstrueuse inversion des moyens et des fins ?

Quand l’argent s’impose à tous comme ultime finalité, que la valeur d’échange exerce une dictature sur la valeur d’usage, et que le travail mort en quoi consiste tout capital décide souverainement de la vie des hommes qui en sont dépossédés, réduits à ne valoir que par et pour la quantité de plus-value dont on peut les saigner, faut-il s’étonner si les propriétaires de cette marchandise humaine (et les politiques à leurs ordres) en cas de baisse tendancielle du taux de profit (tendance inéluctable du capitalisme), cherchent une issue à la crise de valorisation dans les surenchères de la spéculation financière et de la guerre ? « There Is No Alternative », aboyèrent voici trente ans les prédateurs de la finance, peu scrupuleux de faire du globe un camp d’extermination à ciel ouvert, où même le sinistre Arbeit macht frei deviendrait un rêve inaccessible pour la force de travail excédentaire.

Qu’avait en vue Bertolt Brecht écrivant : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde » ? L’un des plus fins dialecticiens du dernier siècle pouvait-il croire à l’ingénuité d’un monstre qui eût engendré une progéniture arborant ostensiblement les traits hideux du IIIe Reich ? Ne postulait-il pas au contraire que, tout comme le populisme d’un Hitler prenait à contre-pied les imageries aristocratiques héritées de Bismarck, le totalitarisme à venir porterait nécessairement un masque apte à séduire les désirs latents des populations sur lesquelles il jetterait son dévolu ?

La feinte naïveté par laquelle notre doxocratie depuis trente ans ne cesse de désigner la principale menace du genre humain dans tout ce qui affiche les signes d’une vieille extrême-droite exaltant les racines du terroir, aveugle au déploiement des hydres supranationales, en ce qu’elle occulte l’avertissement de Brecht, me paraît instituer le principal tabou de notre époque. Il est consubstantiel à celui qui entoure la politique de l’Etat d’Israël et affecte, par métonymie, d’un obligatoire indice de non-dit, la terrifiante univocité du discours contemporain. Comme le suggère tel ancien Nouveau philosophe, mettre en question le capitalisme ne consiste-t-il pas à faire preuve d’antisémitisme, soit à se rendre complice du nazisme ?

Dans ce schéma s’emprisonne toute pensée critique.

Productivité, rentabilité, compétitivité furent donc les mots d’ordre indiscutables promulgués par la nouvelle Kommandantur. Comment s’étonner s’ils signifient précarité, insécurité, perte d’identité pour le plus grand nombre ? Comme les mêmes firmes lancent épidémies et campagnes vaccinatoires, la pharmacopée des Etats tient en une trousse de secours où les pilules Sécurité et Identité sont supposées remédier aux contaminations dont ces Etats sont les principaux propagateurs. Ainsi prolifèrent fièvres identitaires et sécuritaires, au même rythme que les virus de la terreur, pour banaliser un état de délire psychotique. Ne fallait-il pas normaliser la démence afin que l’ensemble des exploités, des dominés, des aliénés confondent leurs intérêts à ceux de la minorité possédante ? Pareil stratagème était nécessaire pour imposer, sans le moindre débat, les diktats patronaux toujours de rigueur en pleine débâcle économique : déréglementation, privatisation, réduction des dépenses sociales. Il fallait, pour que nos social-démocraties libérales fonctionnent au mépris des anciennes conflictualités démocratiques (dont, dans notre pays, un André Cools fut l’ultime champion), souscrire à l’axiome célèbre d’Helmut Schmidt : les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain. De quel tribunal, sinon celui de l’Histoire, sera demain passible une telle tromperie sur la marchandise, qui confirme avec éclat le diagnostic posé par Karl Marx, dans son Capital, sur un système qu’il analysait comme historiquement transitoire : « extrême accumulation de richesses à un pôle, extrême accumulation de misères à l’autre pôle » ?

Ni les subterfuges d’une classe marchande génocidaire du futur et privée de culture (Gatsby peut-il encore être dit magnifique ?), ni les artifices hypnotiques, ni l’hallucination collective engendrée par les simulacres du show permanent, ni l’éternel présent programmé ne viendront à bout de la catégorie du devenir éclairée par Héraclite l’Obscur, non plus que du principe Espérance par quoi l’espèce humaine sortira de sa préhistoire et quittera le royaume de la nécessité pour celui de la liberté. Puisque les doxocrates aiment se référer à Albert Camus, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que celui-ci, dans son discours de Stockholm, affirmait la mission des écrivains non du côté des dirigeants du monde, mais du côté de leurs victimes.

#capitalisme

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