Take away



À force de tout prendre « à emporter », de se faire livrer tout et n’importe quoi, on assiste aujourd'hui à la disparition de la pratique du lieu. On take away, on clic and go à gogo. Dans un monde qui entend privilégier « le local », on peut s’interroger sur la négation de l’essence même du lieu, c’est-à-dire son contact, son appréciation physique. Tout est en transit, en transport, en déplacement perpétuel, en flux et reflux. Les saveurs, les parfums, les mots, la musique et le cortège des non-essentiels. Tout est accéléré, propulsé. Rien ne semble plus ancré où que ce soit, il n’y a plus d’espaces réels, plus de décors magnifiés pour faire rêver. Ne plus s’attarder. Ne plus musarder. Ne plus flâner. La lenteur est désormais proscrite. Il faut prendre et se casser, fissa et far away. On fait la file à l’extérieur, en lisière des lieux qui produisent, collectent ou distribuent. On attend, inquiet, comme sur une faille, au bord d’un gouffre, avant de partir sans se retourner. Dans un mouvement général et absurde, l’alimentation, le matériel, le superflu, tout est emporté à la sauvette, déposé en bas de chez nous en sac à dos ou en vélo cargo. Il n’est plus permis de goûter, de profiter ni de partager entre quatre murs autres que les siens. À quand le tour de l’humain, si ce n’est déjà le cas par écrans interposés ? La famille, les amis, les collègues, les amours, le sexe à emporter ! Livrés à domicile en mode virtuel. Mais à petite dose, pour conjurer la peur, pour se prémunir de l’intempestif et des prolongements inutiles. Personne n’est épargné. Nos espaces se réduisent. Les lieux avec leur histoire et leurs secrets sont paradoxalement délocalisés. Ils ne définissent plus rien de concret, ils tiennent du label, de l’appellation protégée, d’un lointain souvenir,… d’un voyage impossible.



Photo : Clem Onojeghuo – Unsplash

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