Trois fois rien ou tout


Ce « lac immense et blanc » que nous dépeint Michèle Lesbre, c’est celui d’une journée particulière, banale et unique, durant laquelle une femme attend ce et celui qui ne peut (re)venir, tandis qu’elle accueille maladroitement ce qui pointe son museau dans les replis du passé. Elle traîne dans Paris, incapable de se résoudre à rejoindre son bureau ; l’Italien du café matinal n’était pas à la gare, et pourquoi d’ailleurs est-elle allée l’attendre ? Il n’est pas venu, et Antoine n’envoie que le fantôme de souvenirs qui s’effritent. Mémoire d’une jeunesse engagée dans les feux de Mai 68, mémoire d’une insouciance gaspilleuse des amours et du temps. Fidèle à elle-même, Lesbre offre un récit bref et dense. Une dentelle sensible et diaphane, tissée sur le presque-rien qui, grâce à son talent, devient « immense et blanc », presque-trop. À sa manière, elle décrit ce moment de lassitude si chère à Camus, où l’individu prend conscience de la vacuité de ses habitudes et de l’absurde, cette confrontation terrible entre notre aspiration à comprendre et « le silence déraisonnable du monde ».